VIII
L'OURS GÉANT EST DANS LE DÉFILÉ
Depuis longtemps, Naoh avait quitté les Wah et traversé la forêt des Hommes-au-Poil-Bleu. Par l'échancrure des montagnes, il avait gagné les plateaux. L'automne y était plus frais, les nuages roulaient interminables, le vent hurlait des journées entières, l'herbe et les feuilles fermentaient sur la terre misérable et le froid massacrait les insectes sans nombre, sous les écorces, parmi les tiges branlantes, les racines flétries, les fruits pourris, dans les fentes de la pierre et les fissures de l'argile. Lorsque la nue se déchirait, les étoiles semblaient glacer les ténèbres. La nuit, les loups hurlaient presque sans relâche, les chiens poussaient des clameurs insupportables; on entendait le cri d'agonie d'un élaphe, d'un saïga ou d'un cheval, le miaulement du tigre ou le rugissement du lion, et les Oulhamr apercevaient des profils flexibles ou des yeux de phosphore, brusquement apparus sur le cercle d'ombre qui enveloppait le Feu.
La vie se faisait plus terrible. Avec l'hiver proche, la chair des plantes devenait rare. Les herbivores la cherchaient désespérément au ras du sol, fouillaient jusqu'à la racine, arrachaient les pousses et les écorces; les mangeurs de fruits rôdaient parmi les ramures; les rongeurs consolidaient leurs terriers; les carnivores guettaient infatigablement dans les viandis, s'embusquaient aux abreuvoirs, exploraient la pénombre des fourrés et se dissimulaient au creux des rocs.
Hors les bêtes qui hibernent ou celles qui accumulent des provisions dans leur retraite, les êtres travaillaient très durement, avec des besoins accrus et des ressources diminuées.
Naoh, Nam et Gaw souffrirent à peine de la faim. Le voyage et l'aventure avaient parfait leur instinct, leur adresse et leur sagacité. Ils devinaient de plus loin la proie ou l'ennemi; ils pressentaient le vent, la pluie et l'inondation. Chacun de leurs gestes s'adaptait adroitement au but et économisait l'énergie. D'un regard, ils discernaient la ligne de retraite favorable, le gîte sûr, le bon terrain de combat. Ils s'orientaient avec une certitude presque égale à celle des oiseaux migrateurs. Malgré les montagnes, les lacs, les eaux stagnantes, les forêts, les crues qui changent la figure des sites, ils s'étaient chaque jour rapprochés du pays des Oulhamr. Maintenant, avant une demi-lune, ils espéraient rejoindre la horde.
Un jour, ils atteignirent un pays de hautes collines. Sous un ciel bas et jaune, les nues remplissaient l'espace et s'affalaient les unes sur les autres, couleur d'ocre, d'argile ou de feuilles flétries, avec des abîmes blancs, qui décelaient leur immensité. Elles semblaient couver la terre.
Naoh, entre tant de routes, avait choisi un long défilé, qu'il reconnaissait pour l'avoir parcouru à l'âge de Gaw, avec un parti de chasseurs. Tantôt creusé entre des calcaires, tantôt s'ouvrant en ravin, il finissait en un corridor à la pente rapide, où il fallait souvent gravir des pierres éboulées.
Les nomades le parcoururent sans aventure, jusqu'aux deux tiers de sa longueur. Vers le milieu du jour, ils s'assirent pour manger. C'était dans un demi-cirque, carrefour de crevasses et de cavernes. On entendait le grondement d'un torrent souterrain et sa chute dans un gouffre; deux trous d'ombre s'ouvraient dans le roc, où apparaissait la trace de cataclysmes plus anciens que toutes les générations de la bête.
Quand Naoh eut pris sa nourriture, il se dirigea vers l'une des cavernes et la considéra longuement. Il se rappela que Faouhm avait montré à ses guerriers une issue par où l'on trouvait un chemin plus rapide vers la plaine. Mais la pente, semée de pierres trébuchantes, convenait mal à une troupe nombreuse: elle devait être plus praticable à trois hommes légers; Naoh eut envie de la prendre.
Il alla jusqu'au fond de la caverne, reconnut la fissure et s'y engagea, jusqu'à ce qu'une faible lueur lui annonçât une sortie prochaine. Au retour, il rencontra Nam qui lui dit: