—L'ours géant est dans le défilé!
Un appel guttural l'interrompit. Naoh, se jetant à l'entrée de la caverne, vit Gaw, dissimulé parmi les blocs, dans l'attitude du guerrier qui guette. Et le chef eut un grand frémissement.
Aux issues du cirque apparaissent deux bêtes monstrueuses. Un poil extraordinairement épais, couleur de chêne, les défend contre l'hiver proche, la dureté des rocs et les aiguillons des plantes. L'une d'elles a la masse de l'aurochs, avec des pattes plus courtes, plus musculeuses et plus flexibles, le front renflé, comme une pierre mangée de lichen: sa vaste gueule peut happer la tête d'un homme et l'écraser d'un craquement des mâchoires. C'est le mâle. La femelle a le front plat, la gueule plus courte, l'allure oblique. Et par leurs gestes, par leurs poitrines, ils montrent quelque analogie avec les Hommes-au-Poil-Bleu.
—Oui, murmure Naoh, ce sont les ours géants.
Ils ne craignent aucune créature. Mais ils ne sont redoutables que dans leur fureur ou poussés par une faim excessive, car ils recherchent peu la chair. Ceux-ci grondent. Le mâle soulève ses mâchoires et balance la tête d'une façon violente.
—Il est blessé, remarque Nam.
Du sang coulait entre les poils. Les nomades craignirent que la blessure n'eût été faite par une arme humaine. Alors, l'ours chercherait à se venger. Dès qu'il aurait commencé l'attaque, il ne l'abandonnerait plus: nul vivant n'était plus opiniâtre. Avec son épais pelage et sa peau dure, il défiait la sagaie, la hache et la massue. Il pouvait éventrer un homme d'un seul coup de sa patte, l'étouffer d'une étreinte, le broyer à coups de mâchoire.
—Comment sont-ils venus? demanda Naoh
—Entre ces arbres, répondit Gaw, qui montra quelques sapins poussés dans la roche dure… Le mâle est descendu par la droite et la femelle à gauche.
Hasard ou vague tactique, ils avaient réussi à barrer les issues du défilé. Et l'attaque semblait imminente. On le percevait à la voix plus rude du mâle, à l'attitude ramassée et sournoise de la femelle. S'ils hésitaient encore, c'est que leur tête était lente et que leur instinct voulait la certitude: ils flairaient, avec de longs souffles caverneux, pour mieux mesurer la distance des ennemis dissimulés parmi les blocs.