Naoh donna ses ordres brusquement. Quand les ours prirent leur élan, déjà les Oulhamr étaient au fond de la caverne. Le fils du Léopard se fit précéder par les jeunes hommes; tous trois se hâtèrent autant que le permettaient le sol hérissé et les détours du passage.

En trouvant la caverne vide, les ours géants perdirent du temps à démêler la piste, parmi les traces antérieures des Oulhamr. Pleins de méfiance, ils s'arrêtaient par intervalles. Car s'ils ne redoutaient la force d'aucun être, ils avaient une grande prudence naturelle et la crainte confuse de l'inconnu. Ils savaient l'incertitude des rocs, de la caverne et des abîmes; leurs tenaces mémoires gardaient l'image des blocs qui se fendent et s'écroulent, du sol qui se crevasse, du gouffre au fond des ténèbres, de l'avalanche, des eaux qui crèvent la paroi dure. Dans leur vie déjà longue, ni le mammouth, ni le lion, ni le tigre ne les avaient menacés. Mais les énergies obscures se dressaient souvent devant eux: ils portaient les marques aiguës de la pierre, ils avaient presque disparu sous des neiges, ils s'étaient vus emportés par les débâcles du printemps et captifs sous la terre éboulée.

Or, le matin de ce jour, pour la première fois, des vivants les avaient attaqués. C'était du haut d'une roche droite, que seuls les lézards et les insectes pouvaient gravir. Trois êtres verticaux se tenaient sur la crête. A la vue des ours géants, ils poussèrent une clameur et lancèrent des sagaies. L'une d'elles blessa le mâle. Alors, bouleversé par la douleur et désorienté par la rage, il perdit la clarté de l'instinct et tenta d'atteindre directement la cime. Il y renonça vite et, suivi par sa compagne, il chercha le détour accessible.

En route, il arracha la sagaie, il la flaira: des souvenirs montèrent. Il n'avait pas souvent rencontré des hommes: leur aspect ne l'étonnait pas plus que celui des loups ou des hyènes. Comme ils s'écartaient de sa route, qu'il n'avait connu ni leurs ruses ni leurs pièges, il ne s'en inquiétait point. L'aventure en était plus imprévue et plus troublante. Elle dérangeait l'ordre obscur des choses, elle faisait apparaître une menace insolite. Et l'ours des cavernes rôdait à travers les couloirs, tâtait les pentes, aspirait attentivement les senteurs éparses. A la longue, il se fatigua. Sans la blessure, il n'aurait gardé que cette mémoire vague qui dort au fond des chairs et ne se réveille qu'attisée par des circonstances comparables. Mais les sursauts de la douleur faisaient revenir, par intervalles, l'image de trois hommes, debout sur la crête, et de la sagaie aiguë. Alors, il grondait en se léchant… Puis la souffrance même cessa d'être un rappel. L'ours géant ne songeait plus qu'à la pénible recherche de sa nourriture, lorsqu'il flaira de nouveau l'odeur d'homme. La colère remplit sa poitrine. Il avertit sa femelle, qui avait suivi une autre voie, car ils ne pouvaient subsister, surtout en temps froid, sur des surfaces trop voisines. Et après s'être assurés de la position des ennemis et de la distance, ils avaient précipité l'attaque.

Dans la fissure ténébreuse, Naoh n'eut d'abord l'impression d'aucune autre présence que celle de ses compagnons. Puis, le pas lourd des brutes commença de se faire entendre, des souffles puissants haletèrent: les ours gagnaient sur les hommes. Ils avaient l'avantage de l'équilibre, des quatre membres accrochés au sol obscur, de la narine frôlant la piste… A chaque instant, un des nomades butait contre une pierre, trébuchait dans un creux, heurtait une saillie de la muraille, car il fallait porter les armes, les provisions, et ces cages à feu que Naoh ne pouvait abandonner. Comme les flammes rampaient toutes menues au fond des cavités, elles n'éclairaient point la route: leur faible lueur rougeâtre se perdait vers le haut et indiquait à peine les inflexions de la muraille. En revanche, elle signalait confusément les silhouettes fugitives…

—Vite! Vite! cria le chef.

Nam et Gaw ne pouvaient prendre une course franche. Et les bêtes géantes approchaient. A chaque pas, on percevait mieux leur souffle. Comme leur fureur s'accroissait à mesure qu'elles sentaient l'ennemi plus proche, tantôt l'une, tantôt l'autre poussait un grondement. Leurs vastes voix se répercutaient sur les pierres. Naoh en concevait mieux l'énormité des structures, la formidable étreinte, le broiement irrésistible des mâchoires…

Bientôt les ours ne furent plus qu'à quelques pas. Le sol vibrait sous Naoh, un poids immense allait s'abattre sur ses vertèbres…

Il fit face à la mort; inclinant brusquement la cage, il dirigea la maigre lueur sur une masse oscillante. L'ours s'arrêta net. Toute surprise éveillait sa prudence. Il considéra la petite flamme, il vibra sur ses pattes, avec un appel sourd à sa femelle. Puis, sa fureur l'emportant, il se jeta sur l'homme… Naoh avait reculé et, de toutes ses forces, il lança la cage. L'ours, atteint à la narine, une paupière brûlée, poussa un rugissement douloureux, et, tandis qu'il se tâtait, le nomade gagnait du terrain.

Une clarté grise filtrait dans les galeries. Les Oulhamr apercevaient maintenant le sol: ils ne trébuchaient plus, ils filaient à grande allure… Mais la poursuite reprenait, les fauves aussi redoublaient de vitesse et, tandis que la lumière s'accroissait, le Fils du Léopard songea que, à l'air libre, le danger deviendrait pire.