De nouveau, l'ours géant fut proche. La cuisson de la paupière avivait sa rage, toute prudence l'avait quitté; la tête gonflée de sang, rien ne pouvait plus arrêter son élan. Naoh le devinait au souffle plus caverneux, à des grondements brefs et rauques.

Il allait se retourner pour combattre, lorsque Nam poussa un cri d'appel. Le chef vit une haute saillie qui rétrécissait le couloir. Nam l'avait déjà dépassée, Gaw la contournait. La gueule de l'ours rauquait à trois pas, lorsque Naoh, à son tour, se glissa par l'hiatus en effaçant les épaules. Emportée par son élan, la bête se buta, et seul le mufle immense passa par l'ouverture. Il béait, il montrait les meules et les scies des dents, il poussait une grande clameur sinistre. Mais Naoh n'avait plus de crainte, il était soudain à une distance infranchissable: la pierre, plus puissante que cent mammouths, plus durable que la vie de mille générations, arrêtait l'ours aussi sûrement que la mort.

Le nomade ricana:

—Naoh est maintenant plus fort que le grand ours. Car il a une massue, une hache et des sagaies. Il peut frapper l'ours, et l'ours ne peut lui rendre aucun de ses coups.

Il avait levé sa massue. Déjà, l'ours reconnaissait les pièges du roc, contre lesquels il luttait depuis son enfance. Il retira sa tête avant que l'homme eût frappé, il s'effaça derrière la saillie. Sa colère demeurait, elle soulevait ses côtes et battait à grands coups ses tempes, elle le poussait à des actes impétueux. Pourtant, il ne lui céda pas. Car il était conduit par un instinct sagace, qui n'oubliait pas les circonstances. Depuis le matin, à deux reprises, il avait reconnu que l'homme savait faire souffrir par des coups étranges. Il commençait à accepter le sort, il se faisait en lui un travail chagrin qui, plus tard, devait lui faire ranger l'être vertical parmi les choses dangereuses: il le haïrait avec ténacité, il s'acharnerait à le détruire, mais il ne déploierait pas seulement contre lui la force et la prudence, il le guetterait, il se mettrait à l'affût et recourrait aux surprises.

L'ourse grondait, moins instruite par l'événement, car aucune blessure n'avait accru sa sagesse. Comme le cri du mâle l'invitait à la prudence, elle cessa d'avancer, supposant quelque piège de la pierre; car elle n'imaginait pas qu'un péril pût naître des créatures débiles cachées au tournant de la paroi.

IX
LE ROC

Pendant quelque temps, Naoh désire frapper les fauves. La rancune remue dans son cœur. Et, l'œil fouillant la pénombre, il tient prête une sagaie aiguë. Puis, comme l'ours géant demeure invisible et la femelle éloignée, il s'apaise, il songe que le jour avance et qu'il faut atteindre la plaine. Alors, avec ennui, il marche vers la lumière. Elle s'accroît à chaque pas. Le couloir s'élargit et les nomades poussent un cri devant les grands nuages d'automne qui se roulent au fond du firmament, la côte roide, hérissée, pleine d'obstacles, et la terre sans bornes.

Car toute la contrée leur est familière. Ils ont parcouru depuis leur enfance ces bois, ces savanes, ces collines, franchi ces mares, campé au bord de cette rivière ou sous le surplomb des rocs. Encore deux journées de marche, ils atteindront le Grand Marécage que les Oulhamr rejoignaient après leurs rôderies de guerre et de chasse, et où l'obscure légende mettait leurs origines.

Nam rit comme un petit enfant, Gaw tend les bras avec un saisissement de joie, et Naoh, immobile, sent revivre une telle abondance de choses qu'il est comme plusieurs êtres.