—Nous allons revoir la horde!

Déjà tous trois en percevaient la présence. Elle était mêlée aux ramures d'automne, elle se reflétait sur les eaux et transformait les nuages. Chaque aspect du site était étrangement différent des sites qui se trouvaient là-bas, à l'arrière, dans l'immense Orient-Méridional. Ils ne se souvenaient plus que des jours heureux. Nam et Gaw, qui avaient si souvent subi la rudesse des aînés, les poings de Faouhm au geste farouche, sentaient une sécurité sans bornes. Ils regardaient avec orgueil les petites flammes qu'ils avaient, parmi tant de luttes, de fatigues et de souffrances, gardées vivantes. Naoh regretta d'avoir dû sacrifier sa cage: une superstition vague traînait au fond de son cerveau. N'apportait-il pas, cependant, les pierres qui contiennent le feu, avec le secret de l'en faire jaillir? N'importe! Il aurait aimé, comme ses compagnons, garder un peu de cette vie étincelante qu'il avait conquise sur les Kzamms…


La descente fut rude. L'automne avait multiplié les éboulis et les fissures. Ils s'aidèrent de la hache et du harpon. Quand ils touchèrent à la plaine, le dernier obstacle était franchi; ils n'avaient plus qu'à suivre des voies simples et bien connues. Pleins de leur espérance, ils fixaient des sens moins attentifs sur les événements innombrables qui enveloppent et guettent les vivants.

Ils marchèrent jusqu'au crépuscule: Naoh cherchait une courbe de la rivière où il voulait établir le campement. Le jour mourut lourdement au fond des nuages. Une lueur rouge traîna, sinistre et morose, accompagnée du hurlement des loups et de la plainte longue des chiens: ils filaient par bandes furtives, guettaient à l'orée des buissons et des bois. Leur nombre étonnait les nomades. Sans doute quelque exode des herbivores les avait chassés des terres prochaines et rassemblés sur ce sol riche en proies. Ils avaient dû l'épuiser. Leurs clameurs annonçaient la pénurie, leurs allures une activité fiévreuse. Naoh, sachant qu'il faut les craindre lorsqu'ils sont en grand nombre, hâtait la course. A la longue, deux hordes s'étaient formées. Vers la droite, c'étaient les chiens; vers la gauche, les loups. Comme ils suivaient la même piste, ils s'arrêtaient quelquefois pour se menacer. Les loups étaient plus grands, avec des nuques renflées et musculeuses, les chiens avaient pour eux le nombre. A mesure que les ténèbres mangeaient le crépuscule, les yeux jetaient plus de clarté: Nam, Gaw et Naoh apercevaient une multitude de petits feux verts qui se déplaçaient comme des lucioles. Souvent, les nomades ripostaient aux hurlées par un long cri de guerre, et l'on voyait refluer toutes ces phosphorescences.

D'abord, les bêtes se tinrent à plusieurs portées de harpon; avec la croissance des ténèbres, elles se rapprochèrent; on entendait plus distinctement le bruit mou de leurs pattes. Les chiens parurent les plus hardis. Quelques-uns avaient devancé les hommes. Ils s'arrêtaient brusquement, ils bondissaient avec un cri aigu ou bien rampaient d'une manière sournoise. Mais les loups, inquiets de se voir devancés, arrivaient tous ensemble, avec leurs voix déchirantes. Il faillit y avoir bataille. Les chiens, serrés les uns contre les autres, conscients de la puissance du nombre, exaltés par le sentiment de leur avance, tenaient soudain tête. Une impatience furieuse tordait les entrailles des loups. Et, dans la dernière cendre crépusculaire, les deux hordes oscillaient, vagues de chairs palpitantes et long déferlement de clameurs.

Il n'y eut pas de mêlée. Quelques individus moins grégaires ayant continué la chasse, leur exemple prévalut. Parallèles, la file des chiens et celle des loups se menaçaient dans le soir de famine. L'opiniâtre poursuite, à la longue, inquiétait les hommes. Devant l'occident presque noir, parmi tant de corps sournois, ils sentaient la mort.

Un groupe de chiens devança Gaw, qui marchait vers la gauche, et l'un d'eux, qui avait la taille d'un loup, s'arrêta, montra ses dents étincelantes et bondit. Le jeune homme, nerveusement, lança son harpon. Celui-ci s'enfonça dans le flanc de la bête, qui se mit à tournoyer, avec un long hurlement; Gaw l'acheva d'un coup de massue.

Au cri d'agonie, les chiens affluèrent: une solidarité plus forte que celle des loups les unissait, et lorsqu'un d'entre eux était en danger, il leur arrivait de braver les grands carnivores. Naoh craignit l'attaque de toute la bande. Il rappela Nam et Gaw, afin d'intimider les bêtes. Serrés l'un à l'autre, les nomades faisaient masse; les chiens, étonnés, déferlèrent autour. Qu'un seul osât se précipiter, tous le suivraient et les os des hommes blanchiraient dans la plaine…

Brusquement, Naoh darda une sagaie: un chien s'abattit, la poitrine trouée. Le chef, l'ayant saisi par les pattes arrière, le jeta dans un groupe de loups qui rabattait à droite. Le blessé y disparut, et l'odeur du sang, la proie facile exaspérant leur faim, les fauves se mirent à dévorer cette chair vivante. Alors, les chiens oublièrent les hommes et tous se ruèrent sur les loups.