Tandis que la mêlée s'engageait, les nomades avaient pris le galop. Une buée annonçait la rivière prochaine et Naoh, par intervalles, discernait un miroitement. Deux ou trois fois, il s'arrêta pour s'orienter. A la fin, montrant une masse grisâtre qui dominait la rive, il dit:

—Naoh, Nam et Gaw se riront des chiens et des loups.

C'était un grand rocher qui formait presque un cube et s'élevait à cinq fois la hauteur d'un homme. Il n'était accessible que d'un seul côté. Naoh le gravit rapidement, car il le connaissait depuis des saisons nombreuses. Quand Nam et Gaw l'eurent suivi, ils se trouvèrent sur une surface plate, plantée de broussailles et même d'un sapin, où trente hommes pouvaient camper à l'aise.

Là-bas, vers la plaine cendreuse, les loups et les chiens combattaient éperdument. Des rumeurs féroces, de longues plaintes vrillaient l'air humide; les nomades goûtaient la sécurité.

Le bois gémit, le feu darda ses langues rouges et ses fumées fauves, une large lueur s'épandit sur les eaux. Du roc solitaire se détachaient deux segments de rive nue; les roseaux, les saules et les peupliers ne poussaient qu'à distance; en sorte qu'on distinguait toutes choses à vingt portées de harpon…

Cependant, des bêtes fuient la clarté et se cachent, ou accourent, fascinées. Deux chouettes s'élèvent sur un tremble, avec un cri funèbre, une nuée d'oreillardes tourbillonne, un vol éperdu d'étourneaux file à l'autre rive, des canards troublés abandonnent le couvert et se hâtent vers l'ombre, de longs poissons surgissent de l'abîme, vapeurs argentées, flèches de nacre, hélices cuivreuses. Et la lueur rousse montre encore un sanglier trapu, qui s'arrête et qui grogne, un grand élaphe, l'échine tremblotante, ses ramures rejetées en arrière, la tête sournoise d'un lynx, aux oreilles triangulaires, aux yeux cuivrés et féroces, apparue entre deux branches de frêne.

Les hommes connaissent leur force. Ils mangent en silence la chair rôtie, joyeux de vivre dans la chaleur du feu. La horde est proche! Avant le deuxième soir, ils reconnaîtront les eaux du grand marécage. Nam et Gaw seront accueillis comme des guerriers: les Oulhamr connaîtront leur courage, leur ruse, leur longue patience, et les redouteront. Naoh aura Gammla en partage et commandera après Faouhm… Leur sang bout d'espérance, et, si leur pensée est courte, l'instinct est prodigieux, plein d'images profondes et précises. Ils ont la jeunesse d'un monde qui ne reviendra plus. Tout est vaste, tout est neuf… Eux-mêmes ne sentent jamais la fin de leur être, la mort est une fable effrayante plutôt qu'une réalité. Ils la craignent brusquement, dans les moments terribles; puis elle s'éloigne, elle s'efface, elle se perd au fond de leurs énergies. Si les fatalités sont formidables, si elles s'abattent sans répit avec la bête, la faim, le froid, les maux étranges, les cataclysmes, à peine ont-elles passé, ils ne les redoutent plus. Pourvu qu'ils aient l'abri et la nourriture, la vie est fraîche comme la rivière…

Un rugissement fend les ténèbres. Le sanglier prend du champ, l'élaphe bondit, convulsif, ses bois plus penchés sur la nuque, et cent structures ont palpité. D'abord, c'est, près de la tremblaie, une forme nébuleuse; puis une silhouette oscillante, dont la puissance se décèle dans chaque geste; une fois encore, Naoh aura vu le Lion Géant. Tout a fui. La solitude est sans bornes. La bête colossale s'avance avec inquiétude. Elle connaît la vitesse, la vigilance, le flair aigu, la prudence, les ressources innombrables de ceux qu'elle doit atteindre. Cette terre, où sa race a presque disparu, est moins tiède et plus pauvre; elle y vit d'un effort épuisant. Toujours, la faim ronge son ventre. A peine si elle s'accouple encore; les terroirs où la proie suffit à un couple sont devenus plus rares, même là-bas, vers le soleil, ou dans les vallées chaudes. Et le survivant qui rôde dans le pays du grand marécage ne laissera point de descendance.

Malgré la hauteur et l'escarpement du roc, Naoh sent ses entrailles tordues. Il s'assure que le feu défend l'étroit accès, il saisit la massue et le harpon; Nam et Gaw aussi sont prêts à combattre; tous trois, tapis contre le roc, sont invisibles.