Le Lion-Tigre s'est arrêté; ramassé sur ses pattes musculeuses, il considère cette haute clarté qui trouble les ténèbres comme un crépuscule. Il ne la confond pas avec la lueur du jour et moins encore avec cette lumière froide qui le gêne à l'embuscade. Confusément, il revoit des flammes dévorant la savane, un arbre brûlé par la foudre, ou même les feux de l'homme, qu'il a parfois frôlés, il y a longtemps, dans les territoires d'où l'ont successivement exilé la famine, la crue des eaux ou leur retraite qui rend l'existence impossible. Il hésite, il gronde, sa queue fouette furieusement, puis il s'avance et flaire les effluves. Ils sont faibles, car ils s'élèvent puis s'éparpillent avant de redescendre; la petite brise les porte vers la rivière. Il sent à peine la fumée, moins encore la chair rôtie, pas du tout l'odeur des hommes; il ne voit rien que ces lueurs bondissantes, dont les éclairs rouges et jaunes croissent, décroissent, se déploient en cônes, coulent en nappes, se mêlent dans l'ombre soudaine des fumées. La mémoire d'aucune proie ne s'y associe ni d'aucun geste de combat; et la brute, saisie d'une crainte chagrine, ouvre sa gueule immense, caverne de mort d'où rauque le rugissement… Naoh voit s'éloigner le Lion Géant vers les ténèbres où il pourra dresser son piège…
—Aucune bête ne peut nous combattre! s'exclame le chef avec un rire de défi.
Depuis un moment, Nam a tressailli. Le dos tourné au feu, il suit du regard, à l'autre rive, un reflet qui rebondit sur les eaux, s'infiltre parmi les saules et les sycomores. Et il murmure, la main tendue:
—Fils du Léopard, des hommes sont venus!
Un poids descend sur la poitrine du chef, et tous trois unissent leurs sens. Mais les rives sont désertes, ils n'entendent que le clapotement des eaux; ils ne distinguent que des bêtes, des herbes et des arbres.
—Nam s'est trompé? interrogea Naoh.
Le jeune homme répond, sûr de sa vision:
—Nam ne s'est pas trompé… Il a aperçu les corps des hommes, parmi les branches des saules… Ils étaient deux.
Le chef ne doute plus; son cœur se convulse entre l'angoisse et l'espérance. Il dit tout bas: