Chaque jour, au déclin, les Oulhamr attendaient avec angoisse le départ du soleil. Quand les étoiles seules demeuraient au firmament ou que la lune s'ensevelissait dans les nuages, ils se sentaient étrangement débiles et misérables. Tassés dans l'ombre d'une caverne ou sous le surplomb d'un roc, devant le froid et les ténèbres, ils songeaient au Feu qui les nourrissait de sa chaleur et chassait les bêtes redoutables. Les veilleurs ne cessaient de tenir leurs armes prêtes; l'attention et la crainte harassaient leurs têtes et leurs membres: ils savaient qu'ils pouvaient être saisis à l'improviste, avant d'avoir frappé. L'ours avait dévoré un guerrier et deux femmes; les loups et les léopards s'étaient enfuis avec des enfants; beaucoup d'hommes portaient les cicatrices de combats nocturnes.

L'hiver venait. Le vent du nord lançait ses sagaies; sous les ciels purs, le gel mordait avec des dents aiguës. Et une nuit, Faouhm, le chef, dans une lutte contre le lion, perdit l'usage du bras droit. Ainsi, il devint trop faible pour imposer son commandement: le désordre grandit dans la horde. Hoûm ne voulut plus obéir. Moûh prétendit être le premier parmi les Oulhamr. Tous deux eurent des partisans, tandis qu'un petit nombre restait fidèle à Faouhm. Pourtant, il n'y eut pas de lutte armée. Car tous étaient las: le vieux Goûn les entretenait de leur faiblesse et du péril qu'il y avait à s'entre-tuer. Ils le comprenaient: à l'heure des ténèbres, ils regrettaient amèrement les guerriers disparus. Après tant de lunes, ils désespéraient de revoir Naoh, Gaw et Nam ou les fils de l'Aurochs. Plusieurs fois, on délégua des éclaireurs: ils revinrent sans avoir découvert aucune piste. Alors, la méfiance appesantit les têtes: les six guerriers étaient tombés sous la griffe des fauves, sous les haches des hommes ou avaient péri par la faim. Les Oulhamr ne reverraient pas vivre le Feu secourable!

Malgré des souffrances plus vives que celles des mâles, les femmes seules gardaient une obscure confiance. La résistance patiente, qui sauve les races, subsistait en elles. Gammla était parmi les plus énergiques. Ni le froid ni la famine n'avaient entamé sa jeunesse. L'hiver accroissait sa chevelure; elle roulait autour des épaules comme la crinière des lions. La nièce de Faouhm avait un sens profond des végétaux. Sur la prairie ou dans la brousse, sous la futaie ou parmi les roseaux, elle savait discerner la racine, le fruit, le champignon mangeables. Sans elle, le grand Faouhm aurait péri pendant la semaine où sa blessure le tint couché au fond d'une caverne, épuisé par la perte du sang. Le Feu ne lui semblait pas aussi indispensable qu'aux autres. Elle le désirait pourtant avec passion et, au début des nuits, elle se demandait si c'était Aghoo ou Naoh qui le rapporterait. Elle était prête à se soumettre, le respect du plus fort étant dans les profondeurs de sa chair; elle ne concevait même pas qu'elle pût refuser d'être la femme du vainqueur, mais elle savait qu'avec Aghoo la vie serait plus dure.

Or, un soir approcha qui s'annonçait redoutable. Le vent avait chassé les nuages. Il passait sur les herbes flétries et sur les arbres noirs, avec un long hurlement. Un soleil rouge, aussi large que la colline dressée au couchant, éclairait encore le site. Et, dans le crépuscule qui allait se perdre au fond des temps innombrables, la Horde s'assemblait avec un grand frisson. Elle était faible, elle était morne. Quand reviendraient les jours où la flamme grondait en mangeant les bûches! Alors une odeur de chair rôtie montait dans le crépuscule, une joie chaude entrait dans les torses, les loups rôdaient lamentables, l'ours, le lion et le léopard s'éloignaient de cette vie étincelante.

Le soleil sombra; sur l'occident nu, la lumière mourut sans éclat. Et les bêtes qui vivent de l'ombre commençaient à rôder sur la terre.

Le vieux Goûn, dont la misère avait accru l'âge de plusieurs années, poussa un gémissement sinistre:

—Goûn a vu ses fils, et les fils de ses fils. Jamais le Feu n'avait été absent parmi les Oulhamr. Voilà qu'il n'y a plus de Feu… et Goûn mourra sans l'avoir revu.

Le creux du roc où s'abritait la tribu était presque une caverne. Par un temps doux, c'eût été un bon abri; mais la bise flagellait les poitrines.

Goûn dit encore:

—Les loups et les chiens deviendront chaque soir plus hardis.