C’était ma première cause importante, raconta l’avocat Basseterre: elle fut l’origine de ma fortune et de ma renommée. L’homme qui m’avait accepté pour défenseur venait de commettre un crime ignoble. Il avait assassiné deux vieillards, les époux Maillot, avec des raffinements de férocité. La femme, ayant survécu aux coups de talon dont il lui laboura le ventre, il lui maintint la tête dans un feu de cheminée, un feu qui brûlait mal, jusqu’à ce qu’elle cessât de hurler, de râler et de panteler.

La face de cet assassin marquait assez bien son caractère. Elle était courte par le front et le nez, longue par le développement furieux de la mâchoire inférieure. Des yeux ronds, des yeux de mandrill, phosphoraient sous des sourcils en moustaches. Les bras se terminaient par des pattes cramoisies, dont les ongles poussaient avec une rapidité fantastique, et qui surprenaient par leur envergure. Son crime lui avait rapporté dix-sept francs, car les économies des vieux se trouvaient à la caisse d’épargne. Il ne pouvait être question, pour lui, de se repentir; il ne sentait pas son crime; il décelait à peu près exactement l’état d’âme d’un loup ou d’un léopard qui a dévoré sa proie. Mais comme à son âme de bête il joignait une mémoire d’homme, il regrettait de n’avoir pas recueilli un butin plus abondant et surtout de s’être laissé prendre. Tout de même, il gardait le souvenir d’une belle bordée, pendant laquelle dix litres de vin et maints petits verres d’eau-de-vie avaient exalté sa cervelle:

—J’ai bien rigolé, toujours! répétait-il avec un rire hargneux.

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* *

Je remplis ma tâche du mieux que je pus. D’abord, Pierre Fourgues se montra plein de méfiance et de menace. Il ne me répondait pas, il fixait sur moi des regards presque homicides. Après quelques jours, il se rendit compte que j’étais positivement son défenseur et, une fois que j’avais une altercation avec le juge d’instruction, il eut une sorte d’aboiement et cria:

—Bath!

Ensuite il me donna sa confiance, il me fit même des confessions qui me gênaient et m’épouvantaient. Le jour du jugement, je plaidai avec chaleur. Je donnai mon homme comme une victime de l’incurie sociale; je dépeignis sa vie d’orphelin et de vagabond; je fis appel à la justice et surtout à la compassion des jurés. L’homme-bête, que le réquisitoire avait mis en fureur et qui, plusieurs fois, avait fait mine de bondir vers le procureur général, fut pris d’une émotion inouïe lorsque je parlai à mon tour. La prunelle dilatée, la bouche entr’ouverte, à chaque instant, il tendait vers moi ses mains captives ou poussait un grognement de reconnaissance. Quand j’eus fini, il beugla:

—C’est à la vie, à la mort!

Il écouta le verdict et la condamnation avec indifférence, soit qu’il comprît mal, soit que son intellect rudimentaire ne lui permît pas de s’intéresser à un avenir qui dépassait plusieurs journées.

Quand il fut à la Roquette,—car ceci se passe au temps de la Roquette,—il demanda fréquemment à me voir. Il m’accueillait avec des démonstrations qui ressemblaient assez à celles du chien qui revoit son maître. D’ailleurs, il ne s’inquiétait guère. Il savait que je m’occupais à obtenir sa grâce et il s’en rapportait à moi—sûr qu’en fin de compte, je réussirais à sauver sa tête. Seulement, il trouvait le temps long, car il avait l’habitude du grand air: sa cellule lui semblait étouffante et terriblement ennuyeuse, d’autant plus qu’il n’entendait pas grand’chose aux jeux de cartes...