A la suite d’une terrible discussion, quelques officiers turcs de l’état-major, excités par Soleiman-Pacha, avaient fait appel à des soldats kurdes et albanais pour arrêter leurs collègues allemands.
Après ce coup d’État, Soleiman avait hardiment pris le commandement de l’armée. Par des discours furieux, il avait persuadé la plupart des officiers mahométans que Laufs-Pacha était un traître et que l’armée pouvait être sauvée. Même, il tentait d’opérer une retraite de plein jour, mais il comprit promptement qu’il courait à un terrifique massacre, et il remit les opérations au soir.
Dès le crépuscule, il avait pris toutes ses dispositions. Elles étaient simples, barbares, primitives, mais par là même, pour une multitude réduite aux armes des anciens temps, les meilleures possibles. Trois issues furent choisies: la première entre deux hautes collines, à plusieurs lieues du champ de bataille, les deux autres aux flancs extérieurs de ces collines. Soleiman divisa son armée en trois corps, et fit indiquer soigneusement aux hommes les routes à suivre et les lieux de ralliement. Sur les conseils d’un aérostatier, quelques dirigeables servirent de phares, à l’aide de feux électriques verts, rouges et blancs. Les autres aéronefs et les avions devaient retarder les escadrilles aériennes de l’armée austro-hongroise.
Le soir tomba, aussi câlin, aussi délicat, aussi magnifique que le soir précédent. Les forges stellaires emplirent l’étendue des tissus tremblants de la lumière. Et toutes ces figures étincelantes à qui nous mêlons les profondes légendes hellènes et arabes, Wega, doucement vacillante sur la Lyre; Capella aux larges raies, Altaïr, Arcturus, Andromède, Persée, Ophiucus, Hercule, le Cygne, Pégase, palpitèrent sur un des grands drames de l’histoire humaine. Car, dès les ombres venues, l’armée ottomane s’était ébranlée, frénétiquement. Elle marchait, elle courait, aussi hasardeuse qu’une horde préhistorique; elle se précipitait au grand hasard sauvage, elle se sauvait à travers les ténèbres et la nature, guidée par l’immense et furieux instinct de la conservation.
Là-bas, trois groupes de lueurs, trois faisceaux de feux aériens s’élevaient, comme des phares au-dessus de la mer incommensurable, et c’était la seule direction, presque mystique, de ces troupeaux d’hommes. Au zénith,—on eût dit parmi les étoiles,—les aérostats et les aviateurs ottomans et autrichiens allaient se livrer une suprême bataille...
D’abord la fuite parut heureuse: Turcs, Kurdes, Albanais, Syriens, Arabes voyaient bien tomber les premiers obus, mais ces obus, venus de très loin, rares encore, causaient peu de mal. Puis, le bombardement s’épaissit; bientôt la fusillade des tirailleurs les plus proches commença de pleuvoir sur la multitude. Les hommes tombèrent par grappes. Du haut de collines et d’éminences, de larges nappes de lumière argentée dévoilaient et perçaient les masses fugitives. A mesure, l’orage de l’artillerie, l’averse affreuse des balles s’enflait, ruisselait de toutes parts à travers les chairs et les os. On entendit les clameurs plaintives, les appels farouches, les interjections hurlantes des blessés. Et l’immense multitude éparpillée ne s’arrêtait point. Malgré tant de milliers de morts, elle ne songeait qu’à atteindre la région salvatrice des phares. Même le prodigieux massacre de l’Approche quand, en cinq minutes, il croula plus de quinze mille hommes, ne put briser le colossal élan. Les Turcs arrivèrent au contact. Il y eut un corps à corps épouvantable. En un moment, dix mille Austro-Hongrois d’avant-garde, malgré la plus héroïque résistance, furent enveloppés, étouffés, écrasés, anéantis... puis la masse hurlante reprit sa course sous les étoiles...
Rien d’ailleurs ne devait prévaloir contre elle; l’instinct qui la portait, prodigieux mélange d’héroïsme et d’épouvante, persista jusqu’à ce qu’enfin l’armée ottomane fût sortie de la zone du tir, fût parvenue sous la lueur secourable des phares.
Dès lors, la retraite était assurée. Elle coûtait quinze mille morts, quarante mille blessés, vingt mille prisonniers. Mais le sauvage Soleiman n’en ramenait pas moins avec lui plus de cent cinquante mille soldats.