Muffat et Briscard, après un aboi bref, se tenaient sur leurs gardes. Les survenants firent mine de passer à gauche tandis que j’obliquais légèrement à droite, et brusquement l’attaque se produisit. Elle était si imprévue qu’en même temps que j’esquissais un premier geste de défense j’étais saisi à la gorge et aux bras. L’issue ne me paraissait pas douteuse: j’allais bel et bien être étranglé dans le plein de la jeunesse. Je crois inutile de vous dire que j’en étais fort marri et voire épouvanté. Je me débattais de mon mieux—mais sans autre résultat que de retarder l’événement... Toutefois, je comptais un peu sur mes chiens. Briscard, tout tremblant sur ses pattes, grognait, aboyait, mais gardait ses distances. Quant à Muffat, il arrivait. En quelques bonds, il fut proche. Puis il me parut qu’il hésitait—en quoi je me trompais grandement: en chien qui a de la tête, il calculait son attaque. Elle fut aussi foudroyante que celle des bandits. Ce chien, peu taillé pour la lutte, bondit sur le dos d’un des assaillants et lui ouvrit une carotide de deux coups de dents formidables. Le sang de l’homme gicla en jet de fontaine et Muffat, avec un instinct supérieur, l’abandonna et sauta sur le second agresseur: c’était celui qui me tenait à la gorge. En sentant les crocs de la bête, il me lâcha... Je fis quelques pas, en chancelant, puis, ranimé par un grand flot d’air, j’atteignis mon revolver et courus au secours du chien.

Une minute plus tard, un des bandits pantelait, la tête trouée de trois balles, tandis que l’autre, affaibli par la perte de son sang, s’écroulait sur la mousse.

Muffat, qui n’avait pas même une égratignure, me léchait les mains, avec autant de naturel et de modestie que s’il revenait d’un petit tour dans les communs du manoir. Encore épeuré, Briscard aboyait dans la pénombre.

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—Vos exemples ne m’étonnent guère, remarqua l’entomologiste Pignart, après une pause. Je me suis particulièrement occupé, cette saison, de la combativité chez les insectes. Et j’ai pu me convaincre que chez ces bêtes les différences individuelles existent aussi bien que chez les mammifères.

Il y a des guêpes héroïques et d’autres relativement couardes, des carabes qui se laissent tuer plutôt que de céder à un ennemi plus vigoureux, et d’autres qui flanchent dès qu’ils ne se sentent pas de force. Si nous pouvions voir les choses de près, nous nous apercevrions que, même chez les plus humbles créatures, autant d’individus, autant de caractères... Sans compter que chaque être vivant subit encore des variations qui rendent parfois l’appréciation de son tempérament bien délicate: une bête, tout comme un homme, est lâche un jour, courageuse l’autre; irascible à telle heure, aimable à telle autre... Bâtissons des systèmes et construisons des règles—puisqu’il n’y a pas moyen de s’orienter autrement—mais n’y croyons jamais qu’à demi!

UN SOIR


J’étais venu passer trois jours dans ma bicoque de Grannes, raconta Tarade, et le soir de mon arrivée, je me dis que j’avais fait une sottise. Depuis près d’un an, le pays n’était pas sûr: on avait dévalisé bon nombre de maisons isolées et, par surcroît, mis à mort une demi-douzaine de personnes. Cela me donnait à réfléchir. La bicoque était solitaire et ne brillait pas par la solidité: les serrures se rouillaient, la vermoulure rongeait les portes. Il aurait fallu la faire réparer vigoureusement, mais j’y venais si peu! Puis, trois jours sont vite passés. C’est, du moins, ce que je me disais au départ, mais à présent, dans le soir sinistre, avec les ruades de la rafale, une seule nuit me semblait démesurément longue. Je regrettais de n’avoir pas retenu la mère Grondeux, qui faisait provisoirement mon ménage, avec le père Grondeux, homme déjà vieux, mais encore d’attaque. J’y avais bien songé, mais on a son amour-propre: je ne voulais pas qu’on me prît pour un poltron...

Dans les péripéties du départ, j’avais oublié mon revolver, un beau revolver à balles blindées, dont je me servais avec quelque adresse. Pas d’autre arme que la hachette, une trique, la broche... Ce n’est pas avec cela que je tiendrais en respect des bandits bien armés, à qui l’isolement de la bicoque et la rafale permettaient d’user sans risque des armes à feu.