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Lorsque j’habitais Londres, à l’extrémité du faubourg de Clapton, j’eus maille à partir avec les surmulots. Ces ignobles rongeurs vivaient dans des trous inexplorables, qui communiquaient mystérieusement avec ma cave. La nuit, ils envahissaient la cuisine et le breakfast parlour; ils cambriolaient le pain, le sucre, la viande; ils déployaient une ténacité et une ruse effarantes.
J’étais jeune, je croyais aux vieilles fables où l’on voit Raminagrobis détruire des légions de rats, sans songer qu’il s’agissait des bons vieux rats noirs chassés actuellement au fin fond des campagnes désertes. Ceux qui dévastaient ma demeure étaient les terribles surmulots, qui finiront par faire écrouler nos grandes villes, si l’on n’y prend garde. J’achetai naïvement des chats. La plupart s’écartaient avec soin du chemin des rongeurs; d’autres, après quelques simulacres de guerre, laissaient la place à des ennemis trop redoutables. A la fin, pourtant, il vint un chat blanc, plaqué de roux, qui montra une humeur différente. Rien ne le différenciait extérieurement de ses congénères. C’était comme eux un bon chat de Londres, tel qu’on en voit courir des myriades sur les murailles des jardins. Et, cependant, il se montrait aussi hardi que les autres se montraient pusillanimes.
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Dès la première nuit, il entreprit la lutte. Elle fut terrible. En une semaine, il terrassa neuf rats et montra plus de quinze plaies. Loin d’être abattu par les morsures, il semblait plus surexcité après chaque rencontre. Et si l’ennemi avait été moins nombreux, il aurait certainement triomphé. Mais, selon la parole du grognard: «Ils étaient trop!» Un samedi, il livra sa bataille décisive. Ce fut Waterloo. Au matin, je le trouvai mi-mort, tout couvert de son sang et de celui des surmulots. Six cadavres gisaient autour de lui. Je fis venir un vétérinaire: tous les soins échouèrent. Après trois jours de souffrance, l’héroïque bête entrait en agonie. C’était vers le déclin du jour. Le pauvre félin, couché dans un grand panier plat, pantelait, déjà «parti», à ce qu’il semblait.
Brusquement, un craquement se fit entendre, en bas, dans le corridor qui menait à la cuisine. Le moribond se dressa, une lueur de fièvre parut dans son grand œil jaune; d’un élan, il se précipitait, dégringolait les marches... et je pus, penché sur la rampe, le voir, aux prises avec un énorme surmulot... Ce ne fut pas long. Malgré sa souffrance et sa faiblesse, en une minute, le chat égorgeait son adversaire, puis, épuisé comme un héros qu’il était, il mourut sur son dernier champ de bataille.
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L’autre exemple est encore plus typique. A cette époque, j’habitais la Sologne. J’avais reçu en cadeau deux chiens de médiocre taille, deux frères, nés le même jour, et aussi pareils de robe, d’allure, de structure, qu’il est possible. Ce qui ne les empêchait pas d’avoir des caractères fort différents. L’un, Briscard, était léger, étourdi, caressant, égoïste; l’autre, Muffat, se montrait sérieux, vigilant, plutôt réservé et d’un dévouement admirable tant à son maître qu’au domaine. Je les aimais l’un et l’autre sans excès. Nous faisions ensemble de longues courses à travers la forêt de Fontargues, qui est une des vieilles forêts de là-bas: on y montre un chêne du temps de la première croisade. Cette forêt avait abrité de nombreuses générations de bandits; mais, au temps où je la parcourais, elle ne passait point pour dangereuse: tout au plus recélait-elle des sangliers grognons et les derniers loups du terroir. J’y passai peut-être les meilleurs moments de ma vie. Car j’ai tout à fait l’âme qui s’accommode à l’antique nature, et, fors l’amour, je ne connais rien de plus passionnant qu’une sauvage futaie, un lac étreint de végétaux, un crépuscule ouvrant ses fournaises sur des collines désertes.
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Un matin, nous étions partis dès l’aube. Nous avions visité le trou de Clémorne, immense combe semée d’eaux stagnantes; nous marchions sous les grands hêtres, lorsque deux hommes surgirent dans la pénombre. Je n’eus aucune méfiance.