Cet après-midi d’octobre, raconta Marnier, j’étais installé sur la côte et j’y cuisais des pommes de terre sous la cendre. Elles étaient à point; celle que j’avais déterrée répandait une bonne odeur chaude et farineuse. J’avais tiré de ma poche un petit cornet de sel et je m’apprêtais à faire un goûter savoureux, lorsqu’un pas se fit entendre. Un homme de haute stature émergea, l’air sauvage, avec une barbe d’Arabe, couleur goudron, des joues caves et des yeux hardis. Sa veste était usée, toute sa personne avait cet aspect indéfinissable de l’être qui rôde, couche au hasard des randonnées et porte avec lui la misère. C’est un aspect qui fait peur aux femmes et aux enfants. J’eus bonne envie de m’enfuir, puis une audace me vint, avivée par le parfum de la pomme de terre, et j’attendis les événements.
L’homme s’arrêta pour regarder la fumée et les cendres, qui jetaient de-ci de-là une flammèche, puis il s’approcha à pas lents. Il me parut formidable, surtout lorsque, arrêté devant moi, il abaissa son nez en bec de faucon et montra ses dents étincelantes.
—J’ai faim! dit-il.
Sa voix était creuse, mais assez douce. Il s’assit devant le feu, me regarda fixement et demanda:
—Tu n’as jamais eu faim, toi?
—Souvent! répondis-je.
—A l’heure des repas?
Je fis oui, d’un signe de tête; il eut un rire âpre comme un croassement. Du reste, il ne m’effrayait plus. Parce qu’il causait et ne faisait aucune menace, mon âme d’enfant se rassurait.
Car je ne voyais qu’une différence médiocre entre un rôdeur et un chien, et je savais que tout chien qui s’installe tranquillement est par cela même pacifique.