—Ce n’est pas de cette faim-là que je parle, reprit l’homme, c’est d’une faim qui dure depuis des semaines. Ainsi, moi, c’est à peine si j’ai fait un petit repas par jour, depuis l’autre dimanche... et je n’ai rien pu me mettre sous la dent depuis hier matin.
A ces mots, de consternation, je laissai tomber ma pomme de terre. J’aurais vu couler du sang que mon trouble n’aurait pas été plus grand.
—Depuis hier matin! criai-je.
J’avais peur qu’il ne s’écroulât sur le sol et qu’il ne mourût devant mes yeux, comme un naufragé de la Méduse.
—Alors, tu comprends, murmura-t-il, si tu voulais bien me prêter une ou deux pommes de terre, ça me rendrait du courage.
Cette demande me fut étrangement agréable et me donna même une espèce d’orgueil.
—Vous pouvez les manger toutes! ripostai-je.
La face de l’homme se crispa; un peu d’eau, qui parut sur ses yeux, les rendit plus brillants.
—Toutes? fit-il d’une voix rauque.
—Seulement, observai-je, il ne faudra pas manger trop vite... car, dans votre état, ça vous ferait du mal!