En même temps, je lui tendais la première pomme de terre, avec le cornet de sel. Il la mangea plus vite que je n’aurais voulu; mais, comme il n’avait pas l’air de s’en trouver plus mal, je lui en tendis une deuxième. Elle était si chaude que, malgré sa faim, il dut la laisser refroidir. Dès qu’il en eut mangé une troisième, il dit:
—A ton tour, maintenant!
—Non! dis-je résolument. Tout à l’heure, je m’en ferai d’autres.
Il insista, mais j’étais plein d’un sentiment si extraordinaire de mon importance que je n’avais plus le moindre appétit: j’aurais eu de la peine à avaler une bouchée.
Il dévora donc un à un mes tubercules, but un coup à la bouteille d’eau que j’avais emportée avec moi, puis, ayant demandé mon nom, mon âge, et posé quelques questions sur ma famille, il conclut:
—On ne sait ni qui vit ni qui meurt. Peut-être que je pourrai te rendre un jour tes pommes de terre.
Il me considéra un moment en silence, d’une manière intense et un peu embarrassante, puis il secoua ma petite main... Je vis sa haute silhouette décroître et se perdre.
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* *
Neuf étés se passèrent. J’entrais dans ma seizième année et la vie s’annonçait dure: la guerre de 1870 avait ruiné mon père. Pendant un combat ses deux fermes furent incendiées, ses récoltes anéanties; des pillards emmenèrent son bétail et le notaire acheva sa ruine. Taciturne et dur à soi-même, mon père avait lutté sans rien dire. Il ne me parla que lorsque le malheur parut irréparable.
—Te voilà aussi gueux que le vagabond qui passe sur la route! fit-il après m’avoir exposé la situation. Tu ne peux plus compter sur moi... je n’existe plus... et il vaudrait mieux qu’on me clouât entre quatre planches!