En quinze millénaires, la population terrestre descendit de vingt-trois à quatre milliards d’âmes; les mers, réparties dans les abîmes, n’occupaient plus que le quart de la surface; les grands fleuves et les grands lacs avaient disparu; les monts pullulaient, immenses et funèbres. Ainsi la planète sauvage reparaissait,—mais nue!

L’homme, cependant, luttait éperdument. Il s’était flatté, s’il ne pouvait vivre sans eau, de fabriquer celle dont il aurait besoin pour ses usages domestiques et agricoles; mais les matériaux utiles devenaient rares, sinon à des profondeurs qui rendaient leur exploitation dérisoire. Il fallut se rabattre sur des procédés de conservation, sur des moyens ingénieux pour ménager l’écoulement et pour tirer le maximum d’effet du fluide nourricier.

Les animaux domestiques périrent, incapables de s’habituer aux nouvelles conditions vitales: en vain tenta-t-on de refaire des espèces plus rustiques; une dégradation deux cents fois millénaire avait tari l’énergie évolutive. Seuls les oiseaux et les plantes résistaient. Celles-ci reprirent quelques formes ancestrales; ceux-là s’adaptèrent au milieu: beaucoup, redevenant sauvages, construisirent leurs aires à des hauteurs où l’homme pouvait d’autant moins les poursuivre que la raréfaction de l’air, quoique bien moindre, accompagnait celle de l’eau. Ils vécurent de déprédations et déployèrent une ruse si raffinée qu’on ne put les empêcher de se maintenir. Quant à ceux qui demeuraient parmi nos ancêtres, leur sort fut d’abord épouvantable. On tenta de les avilir à l’état de bêtes comestibles. Mais leur conscience était devenue trop lucide; ils luttèrent affreusement pour échapper à leur sort. Il y eut des scènes aussi hideuses que ces épisodes des temps primitifs où l’homme mangeait l’homme, où des peuples entiers étaient réduits en servitude. L’horreur pénétra les âmes, peu à peu on cessa de brutaliser les compagnons de planète et de s’en repaître.

D’ailleurs, les phénomènes sismiques continuaient à remanier les terres et à détruire les villes. Après trente mille ans de lutte, nos ancêtres comprirent que le minéral, vaincu pendant des millions d’années par la plante et la bête, prenait une revanche définitive. Il y eut une période de désespoir qui ramena la population à trois cents millions d’hommes, tandis que les mers se réduisaient au dixième de la surface terrestre. Trois ou quatre mille ans de répit firent renaître quelque optimisme. L’humanité entreprit de prodigieux travaux de préservation: la lutte contre les oiseaux cessa; on se borna à les mettre dans des conditions qui ne permettaient pas qu’ils se multipliassent, on tira d’eux de précieux services.

Puis, les catastrophes reprirent. Les terres habitables se rétrécirent encore. Et, il y a environ trente mille ans, eurent lieu les remaniements suprêmes: l’humanité se trouva réduite à quelques territoires disséminés sur la terre, redevenue vaste et formidable comme aux premiers âges; en dehors des oasis, il devenait impossible de se procurer l’eau nécessaire à la vie.

Depuis, une accalmie relative s’est produite. Quoique l’eau que nous fournissent les puits creusés dans l’abîme ait encore décru, que la population se soit réduite d’un tiers, que deux oasis aient dû être abandonnées, l’humanité se maintient: sans doute se maintiendra-t-elle pendant cinquante ou cent mille ans encore... Son industrie a immensément décru. Des énergies qu’utilisait notre espèce en sa force, l’homme des oasis ne peut plus employer qu’une faible partie. Les appareils de communication et les appareils de travail sont devenus moins complexes; depuis bien des millénaires, il a fallu renoncer aux spiraloïdes qui transportaient les ancêtres à travers l’étendue avec une vitesse dix fois plus grande que celle de nos planeurs.

L’homme vit dans un état de résignation douce, triste et très passive. L’esprit de création s’est éteint; il ne se réveille, par atavisme, que dans quelques individus. De sélection en sélection, la race a acquis un esprit d’obéissance automatique, et par là parfaite, aux lois désormais immuables. La passion est rare, le crime nul. Une sorte de religion est née, sans culte, sans rites: la crainte et le respect du minéral. Les Derniers Hommes attribuent à la planète une volonté lente et irrésistible. D’abord favorable aux règnes qui naissent d’elle, la terre leur laisse prendre une grande puissance. L’heure mystérieuse où elle les condamne est aussi celle où elle favorise des règnes nouveaux.

Actuellement, ses énergies obscures favorisent le règne ferromagnétique. On ne peut pas dire que les ferromagnétaux aient participé à notre destruction; tout au plus ont-ils aidé à l’anéantissement, fatal après tout, des oiseaux sauvages. Encore que leur apparition remonte à une époque lointaine, les nouveaux êtres ont peu évolué. Leurs mouvements sont d’une surprenante lenteur; les plus agiles ne peuvent parcourir un décamètre par heure; et les enceintes de fer vierge des oasis, plaquées de bismuth, sont pour eux un obstacle infranchissable. Il leur faudrait, pour nous nuire immédiatement, faire un saut évolutif sans rapport avec leur développement antérieur.

On commença à percevoir l’existence du règne ferromagnétique au déclin de l’âge radio-actif. C’étaient de bizarres taches violettes sur les fers humains, c’est-à-dire sur les fers et les composés des fers qui ont été modifiés par l’usage industriel. Le phénomène n’apparut que sur des produits qui avaient maintes fois resservi: jamais l’on ne découvrit de taches ferromagnétiques sur des fers sauvages. Le nouveau règne n’a donc pu naître que grâce au milieu humain. Ce fait capital a beaucoup préoccupé nos aïeux. Peut-être fûmes-nous dans une situation analogue vis-à-vis d’une vie antérieure qui, à son déclin, permit l’éclosion de la vie protoplasmique.

Quoi qu’il en soit, l’humanité a constaté de bonne heure l’existence des ferromagnétaux. Lorsque les savants eurent décrit leurs manifestations rudimentaires, on ne douta pas que ce fussent des êtres organisés. Leur composition est singulière. Elle n’admet qu’une seule substance: le fer. Si d’autres corps, en quantité très petite, s’y trouvent parfois mêlés, c’est en tant qu’impuretés, nuisibles au développement ferromagnétique; l’organisme s’en débarrasse, à moins qu’il ne soit très affaibli ou atteint de quelque maladie mystérieuse. La structure du fer, à l’état vivant, est fort variée: fer fibreux, fer granulé, fer mou, fer dur, etc. L’ensemble est plastique et ne comporte aucun liquide. Mais ce qui caractérise surtout les nouveaux organismes, c’est une extrême complication et une instabilité continuelle de l’état magnétique. Cette instabilité et cette complication sont telles que les chercheurs les plus opiniâtres ont dû renoncer à y appliquer, non pas même des lois, mais seulement des règles approximatives. C’est vraisemblablement là qu’il faut voir la manifestation dominante de la vie ferromagnétique. Lorsqu’une conscience supérieure se décèlera dans le nouveau règne, je pense qu’elle reflétera surtout cet étrange phénomène, ou, plutôt, qu’elle en sera l’épanouissement. En attendant, si la conscience des ferromagnétaux existe, elle est encore élémentaire. Ils sont à la période où le soin de la multiplication domine tout. Néanmoins, ils ont déjà subi quelques transformations importantes. Les écrivains de l’âge radio-actif nous font voir chaque individu composé de trois groupes, avec tendance marquée, dans chaque groupe, à la forme hélicoïde. Ils ne peuvent, à cette époque, parcourir plus de cinq ou six centimètres par vingt-quatre heures; lorsqu’on déforme leurs agglomérations, ils mettent plusieurs semaines à les reformer. Actuellement, comme on l’a dit, ils arrivent à franchir deux mètres par heure. De plus, ils comportent des agglomérations de trois, cinq, sept et même neuf groupes, la forme des groupes revêtant une grande variété. Un groupe, composé d’un nombre considérable de corpuscules ferromagnétiques, ne peut subsister solitaire: il faut qu’il soit complété par deux, par quatre, six ou huit autres groupes. Une série de groupes comporte, évidemment, des séries énergétiques, sans qu’on puisse dire de quelle façon. A partir de l’agglomération par sept, le ferromagnétal dépérit si l’on supprime un des groupes.