Ce fut la seule fois que le bizarre personnage joua au naturel son rôle de lion. Il en garda une joie singulière et, lorsque je le rencontrais dans les bois ou sur les collines, il ne manquait pas de pousser le même rugissement qui avait précédé ma délivrance. Cela ne me faisait pas rire. J’en étais tout attendrie; aujourd’hui encore, quand j’y songe, je frissonne, mais de ce bon frisson où un souvenir craintif se mêle aux féeriques images de la vingtième année.
DES AILES!
—Non, monsieur, déclara, rancuneux et flegmatique, l’Alsacien rallié Hans Roser... Je donnerai ma fille à n’importe qui... à un Turc, à un Chinois, à un Peau-Rouge... mais je ne la donnerai pas à un Français.
Hans avait un visage rude, où croissait du poil blond en abondance; on pouvait deviner sous la barbe un de ces mentons d’entêté qui font galoche:
—Si vous voulez l’avoir, cria-t-il avec un large ricanement... reprenez d’abord l’Alsace et la Lorraine. Je ne m’y oppose pas... je ne demande même pas mieux! J’ai attendu vingt ans, oui, vingt ans, que vous veniez la reprendre... Seulement dépêchez-vous, car je ne laisserai pas passer deux printemps avant de marier ma Marguerite.
Il tira de son porte-cigares un énorme manille et y bouta le feu.
On pouvait voir, à l’autre bout de la terrasse, la jeune Marguerite, et ses grands cheveux couleur de moisson. Elle était vêtue d’un costume nué d’argent et de perles, elle rappelait toutes les filles fraîches qui étincellent dans les romans du vieil Erckmann.
Jean la regardait désespérément.
—Regardez-la une dernière fois! faisait l’ironique Roser... car vous ne la verrez plus... ou trop tard. Et n’essayez pas de l’enlever, beau Lohengrin, elle sera bien gardée... Il vous faudrait des ailes!