La lune, presque pleine, rendait invisibles les plus faibles étoiles; elle éclairait les granits rouges et les piles violettes des ferromagnétaux: une phosphorescence pâle ondulait par intervalles, signe mystérieux de l’activité des nouveaux êtres.

Le jeune homme avançait dans la solitude, inattentif à sa grandeur funèbre.

Une image brillante dominait les navrements de la catastrophe. Il emportait comme un «double» de la chevelure vermeille; l’étoile Véga palpitait ainsi qu’une prunelle bleue. L’amour devenait l’essence même de sa vie; et cette vie était plus intense, plus profonde, prodigieuse. Elle lui révélait, dans sa plénitude, ce monde de beauté qu’il avait pressenti, et pour lequel il valait mieux mourir que de vivre pour le morne idéal des Derniers Hommes. Par intervalles, comme un nom devenu sacré, le nom de celle qu’il avait retirée des décombres venait à sa lèvre:

—Erê!

Dans le farouche silence, le silence du désert éternel, comparable au silence du grand éther où vacillaient les astres, il avançait encore. L’air était immobile autant que les granits; le temps semblait mort, l’espace figurait un autre espace que celui des hommes, un espace inexorable, glacial, plein de mirages lugubres.

Pourtant, une vie était là, abominable d’être celle qui succéderait à la vie humaine, sournoise, terrifique, inconnaissable. Deux fois, Targ s’arrêta pour voir agir les formes phosphorescentes. La nuit ne les endormait point. Elles se déplaçaient, pour des fins mystérieuses; la façon dont elles glissaient sur le sol ne s’expliquait par aucun organe. Mais il se désintéressait vite d’elles. L’image d’Erê l’entraînait; il y avait une relation confuse entre cette marche dans la solitude et l’héroïsme éveillé dans son âme. Il cherchait confusément l’aventure, l’aventure impossible, l’aventure chimérique: la découverte de l’Eau.

L’Eau, seule, pouvait lui donner Erê. Toutes les lois de l’homme le séparaient d’elle. Hier encore, il aurait pu la rêver pour épouse: il suffisait qu’une fille des Hautes-Sources fût, en échange, accueillie aux Terres-Rouges. Après la catastrophe, l’échange devenait impossible. Les Hautes-Sources recevraient des exilés, mais en les condamnant au célibat. La loi était inexorable; Targ l’acceptait comme une nécessité supérieure...

La lune fut claire; elle étalait son disque de nacre et d’argent sur les collines occidentales. Hypnotisé, Targ se dirigeait vers elle. Il vint dans un terroir de roches. La trace du désastre y restait; plusieurs s’étaient renversées, d’autres fendues; partout, la terre siliceuse montrait des crevasses.

—On dirait, murmurait le jeune homme, que la secousse a atteint ici sa plus grande violence... Pourquoi?

Son rêve s’éloignait un peu, l’ambiance excitait sa curiosité.