Les ferromagnétaux, surtout, préoccupaient Targ. Ils prospéraient. C’est qu’il y avait sous l’oasis, à peu de profondeur, une réserve considérable de fers humains. Le sol et la plaine environnante recouvraient une ville morte. Or, les ferromagnétaux attiraient le fer souterrain à une distance d’autant plus grande qu’ils étaient eux-mêmes de plus forte taille. Les derniers venus, les Tertiaires, comme les surnommait Targ, pouvaient ainsi, pourvu qu’ils y missent le temps, puiser à plus de huit mètres. Par surcroît, les déplacements du métal, à la longue, ouvraient dans la terre des brèches par où les Tertiaires pouvaient s’introduire. Les autres ferromagnétaux déterminaient des effets analogues, mais incomparablement plus faibles. D’ailleurs, ils ne descendaient jamais dans des profondeurs de plus de deux ou trois mètres. Pour les Tertiaires, Targ ne tarda pas à constater qu’il n’y avait guère de limites à leur pénétration: ils descendaient aussi loin que le permettaient les fissures.

Il fallut prendre des mesures spéciales pour les empêcher de miner le sol où habitaient les deux familles. Les machines creusèrent, sous l’enceinte, des galeries dont les parois furent doublées d’arcum et plaquées de bismuth. Des piliers de ciment granitique, assis sur le roc, assurèrent la solidité des voûtes. Ce vaste travail dura plusieurs mois: les puissants générateurs d’énergie, les machines souples et subtiles, permirent de l’exécuter sans fatigue. Il devait, selon les calculs de Targ et d’Arva, résister pendant trente ans à tous les dégâts des Tertiaires, et cela dans l’hypothèse que la multiplication de ceux-ci serait très intense.

XIV
L’EUTHANASIE

Or, après trois années, grâce à l’appoint fourni par les corps hydrogénés, la provision d’eau n’avait guère décru. Les provisions solides demeuraient abondantes et il en existait encore dans les autres oasis. Mais aucune trace de source ne s’était décelée, quoique Arva et Targ eussent sondé le désert, infatigablement et à des distances énormes.

Le sort des Terres-Rouges troublait l’âme des réfugiés. Souvent, l’un ou l’autre avait lancé un appel dans le Grand Planétaire. Personne n’avait répondu. Le frère et la sœur poussèrent plusieurs fois leur voyage jusqu’à l’oasis. A cause de la loi inexorable, ils n’osaient atterrir, ils planaient. Aucun habitant ne daignait s’apercevoir de leur présence. Et ils virent que l’euthanasie accomplissait son œuvre. Beaucoup plus d’êtres que ne l’exigeait la règle avaient trépassé. Vers le trentième mois, à peine s’il demeurait une vingtaine d’habitants.

Un matin d’automne, Arva et Targ partirent pour un voyage. Ils comptaient suivre la double route qui reliait, depuis des âges immémoriaux, l’Équatoriale des Dunes aux Terres-Rouges. En route, Targ obliquerait vers une contrée qui, dans une précédente croisière, l’avait impressionné. Campée sur un des relais-refuges, Arva l’attendrait. Ils se parleraient aisément, car Targ emportait un ondifère mobile, qui pouvait recevoir et transmettre la voix à plus de mille kilomètres. Ainsi que dans leurs précédentes explorations, ils communiqueraient avec Erê et les enfants, tous les planétaires de l’oasis et des relais ayant été maintenus en bon ordre.

Aucun péril ne menaçait Erê, hors ceux qui dominent de si haut l’énergie humaine qu’ils ne lui feraient pas courir plus de risques qu’à Targ et à Arva. Les enfants avaient grandi; leur sagesse, précoce comme celle de tous les Derniers Hommes, ne différait guère de celle des adultes. Les deux aînés—un fils de Manô, une fille du veilleur—maniaient parfaitement les énergies et les appareils. Contre les entreprises aveugles des ferromagnétaux, ils valaient des hommes. Un atavisme sûr les conseillait. Cependant, Targ avait passé, la veille, de longues heures à inspecter l’enclave familiale et les alentours. Tout était normal.

Avant le départ, les deux familles s’assemblèrent auprès des planeurs. Ce fut, comme à chaque grand départ, une minute impressionnante. Dans la lumière horizontale, ce petit groupe était toute l’espérance humaine, toute la volonté de vivre, toute la vieille énergie des mers, des forêts, des savanes et des villes. Là-bas, aux Terres-Rouges, ceux qui palpitaient encore n’étaient plus que des fantômes. Et Targ enveloppa sa race et la race d’Arva d’un long regard d’amour. La clarté des races blondes avait passé d’Erê sur sa fille. Les deux têtes vêtues d’or se touchaient presque: quelle fraîcheur émanait d’elles!... quelles légendes profondes et tendres!

Les autres aussi, malgré leurs visages bistres et leurs yeux d’anthracite, avaient une singulière jeunesse,—le regard ardent de Targ ou l’aptitude au bonheur de Manô.

—Ah! s’exclama-t-il, qu’il est dur de vous quitter! Mais le danger serait bien plus grand de partir ensemble!