Sa douleur ne le laissait pas inactif. Il scrutait les ruines. Elles ne laissaient apercevoir aucun vestige d’œuvre humaine. Accumulateurs d’énergie, machines à fouir, à perforer, à cultiver, à broyer, planeurs, motrices, maisons, disparaissaient dans une masse informe de rocs et de pierres. Où étaient ensevelis Erê et les enfants? Les calculs ne permettaient qu’une approximation grossière et peut-être décevante: il fallait agir au hasard.
Targ assembla, vers le nord, les appareils utiles pour les déblais et le creusement, puis, ayant condensé l’énergie protoatomique, il attaqua l’immense fosse. Pendant une heure, les machines ronflèrent. Les crics soulevaient les blocs et les rejetaient automatiquement; les paraboloïdes de cobalt enlevaient la pierraille, et, à mesure, les pilons, par des chocs lents et irrésistibles, équilibraient les parois. Lorsque la tranchée eut atteint une longueur de vingt mètres, un planeur se montra, puis un grand planétaire avec son support de granit et ses accessoires, puis une maison d’arcum.
Leur emplacement précisait les calculs de Targ. En supposant que la catastrophe eût surpris la famille auprès de la demeure, il fallait creuser vers l’ouest. Si Erê ou les enfants avaient pu atteindre le planétaire qui faisait communiquer l’Équatoriale des Dunes avec les Terres-Rouges (comme le faisait supposer l’accident d’Arva), c’est vers le sud-ouest qu’il convenait de faire les recherches.
Le veilleur établit des appareils à proximité des deux endroits probables et reprit le travail. «Humanisées» par l’effort incalculable des générations, les vastes machines avaient la puissance des éléments et la délicatesse de mains fines. Elles soulevaient des rocs, elles amassaient la terre et les pierres menues sans à-coups. Il suffisait de pressions légères pour les orienter, les accélérer, les ralentir ou arrêter leur marche. Elles représentaient, entre les mains du Dernier Homme, une puissance que ne possédait pas, aux ères primitives, toute une tribu, toute une peuplade...
Un toit d’arcum se montra. Il était tordu, bossué et, de-ci de-là, un bloc l’avait fendu. Mais des signes précis le faisaient reconnaître. Il avait abrité, depuis l’atterrissage à l’Équatoriale des Dunes, toutes les tendresses, les rêves et les espérances de la suprême famille humaine... Targ arrêta les outils qui commençaient à le soulever, il le considéra avec effroi et douceur. Quelle énigme cachait-il? Quel drame allait-il révéler au malheureux recru de tristesse et de fatigue?
Pendant de longues minutes, le veilleur hésita à reprendre sa tâche. Enfin, élargissant une des déchirures, il se laissa glisser dans la demeure.
La chambre où il se trouva était vide. Quelques blocs l’obstruaient, qui avaient arraché un lit de la muraille et l’avaient écrasé. Une table était réduite en miettes, plusieurs vases d’alumine souple aplatis sous les pierres.
Ce spectacle avait le caractère indifférent des destructions matérielles. Mais il suggérait des scènes plus émouvantes. Targ, tout tremblant, passa dans la chambre voisine; elle était vide et dévastée comme la première. Successivement, il visita tous les recoins de la maison. Et, quand il se trouva dans la dernière pièce, à quelques pas de la porte d’entrée, une stupeur se mêla à son angoisse.
—Pourtant, chuchota-t-il, il est assez naturel que, au premier signe de danger, ils aient fui au dehors...
Il essaya de se figurer la manière dont s’était produit le premier choc et aussi l’image qu’Erê avait pu se faire du péril. Il ne lui vint que des sensations et des idées contradictoires. Une seule impression demeurait fixe: c’est que l’instinct devait conduire la famille près du planétaire des Terres-Rouges. C’est donc vers là qu’il était logique de se diriger. Mais comment? Erê était-elle parvenue au Grand Planétaire, ou avait-elle succombé en route? Les mots balbutiés par Arva revinrent à la mémoire du veilleur. L’événement leur donnait un sens. Erê ou l’un des enfants, peut-être tous, étaient, presque sûrement, parvenus jusque-là. Il fallait donc y reprendre le travail au plus vite, ce qui n’empêcherait pas d’amorcer une galerie de communication.