Le 5 août, vers le déclin du jour, le feld-marschall von Eberhardt réunit son état major: malgré son optimisme, malgré son tempérament téméraire, il était inquiet. Les renseignements des éclaireurs lui montraient l’armée turque bien campée, bien armée et supérieure en nombre. Il n’était pas dans sa nature de biaiser. Il communiqua toutes les nouvelles qu’il avait reçues et conclut que seule une offensive rapide aurait raison de l’ennemi. Quelques officiers l’approuvèrent. D’autres gardèrent le silence, quelques-uns critiquèrent, avec courtoisie, mais fermement, les dispositions prises. Le principal contradicteur se trouva être le comte Zriny, qui passait à l’étranger pour le plus habile des généraux austro-hongrois.
—Si nous engageons la bataille dans les conditions présentes, conclut-il, nous serons enveloppés au bout de quelques heures... et nous pourrons nous estimer heureux si nous en sommes quittes pour laisser la moitié de l’armée aux mains de l’ennemi. L’armée austro-hongroise semble groupée pour une capitulation.
A ces mots, le généralissime se dressa, pâle de fureur froide. C’était un petit homme trapu, nerveux, dont l’énergie allait jusqu’à la férocité, une figure à la Souvarow, yeux mystiques, bouche implacable, parole énergique et brève. Il éleva sa main velue et dit:
—Une capitulation, si nous ne faisons pas notre devoir! Une victoire éclatante si nous déployons l’énergie et l’activité nécessaires!
—Que Votre Excellence me pardonne, reprit doucement Zriny, mais il ne s’agit ici ni d’activité ni d’énergie. J’entends bien que nous ferons tous notre devoir et que nous saurons mourir sans faiblesse. Mais de deux choses l’une: ou nous marchons sur l’ennemi, et alors nous courons à un massacre dont le récit éveillera la pitié même de nos pires ennemis; ou nous attendons l’attaque, et alors notre enveloppement est inévitable. Votre Excellence sait que nous ne pouvons compter sur aucune action à l’arme blanche!...
Eberhardt se mordit furieusement la moustache. Au fond, mû par d’invincibles instincts, par un atavisme hérité de toute une série d’ancêtres militaires, il gardait une sourde confiance dans le conflit direct des hommes. D’autre part, si médiocre qu’il fût comme généralissime, il avait le sentiment de l’épouvantable force destructive des nouveaux armements. Il demanda d’une voix brève:
—Alors, selon vous, que faut-il faire?
Le comte Zriny hésita une minute. Puis, un peu pâle, et baissant la voix, mais avec beaucoup de fermeté:
—Nous sommes perdus, si cette nuit même vous n’ordonnez pas la retraite...
—C’est la défaite... c’est le déshonneur, hurla Eberhardt.