—C’est le salut. Nous pouvons aller occuper, à sept lieues en arrière, un champ de bataille excellent pour la défensive, et d’où les Turcs ne pourront jamais nous déloger. Là, nous attendrons les renforts. Notre infériorité actuelle ne tient qu’à la surprise et à une mobilisation un peu lente. Mais l’Autriche-Hongrie est un réservoir d’hommes bien plus puissant que la Turquie. Nous devons finalement avoir la supériorité du nombre...
—Et si nous sommes attaqués pendant la retraite?
—Si la retraite est bien conçue et bien conduite, l’ennemi pourra tout au plus nous harceler, et en courant lui-même de grands périls!
—Vous négligez l’effet moral! fit amèrement le généralissime... La retraite ressemblera inévitablement à un échec...
—Sans doute, murmura Zriny, et c’est ma seule inquiétude. Mais peut-on mettre en balance des inquiétudes, même fortes, avec une catastrophe inévitable?
Il y eut un silence. Tous les membres de l’état-major, même les plus optimistes, étaient assombris par la déclaration du comte, que chacun tenait pour un soldat habile et pour un homme intraitable sur le point de l’honneur. Si celui-là conseillait la retraite, c’est que vraiment il y avait de bonnes raisons pour la faire!...
Au moment où le généralissime allait reprendre la parole, on frappa à la porte de la salle où se tenait le Conseil.
Eberhardt fronça les sourcils et dit:
—Il y a probablement des nouvelles, messieurs.
Par la porte ouverte, on vit se profiler deux silhouettes. Celle d’un chef d’aérostation et celle d’un homme vêtu en civil, en qui le général reconnut M. Delestang, délégué de l’Institut Becquerel-Curie. Eberhardt n’avait accueilli le savant et ses collaborateurs qu’avec une extrême méfiance et une sorte d’antipathie. Il n’avait aucune foi dans les «rats de laboratoire»; il tenait que l’armée seule devait s’occuper des choses militaires, qu’il s’agît d’engins, de substances ou de méthodes. Il avait fallu l’expresse recommandation de l’empereur et du ministre de la Guerre pour qu’il aidât M. Delestang dans sa mission.