Némésis revenait, le sombre écroulement des misères sur l'homme, et Jacques douta de l'amour de Madeleine. Puis, avec un désir immense d'ensevelissement, avec à l'âme l'amertume d'une trahison; il balbutia:

—Dites que j'irai... C'est tout!

Et la nourrice, peureuse devant sa face livide, s'en allait à pas rapides, se figurait avoir vu un mort. Quand il fut seul, il resta pendant des heures immobile, assis dans une encoignure de la chambre, avec des tortures telles que, par instants, il n'avait plus son sens intime, sa pensée s'anéantissait. Et sa fatigue devint si lourde, qu'il s'abattit, qu'il s'endormit. Il s'éveilla vers le soir, dans une fatigue énorme, se leva, sortit. Après une marche très longue, il s'arrêta, il contempla les choses devant lui, vaguement.

C'étaient d'abord trois arbres inégaux. Le plus petit élevait un cône, l'autre se détachait en haillons, traînait des fourrures chaudes à côté de grêles nudités, et le troisième, tout fin, grandissait en flèche, par chaque rameau escaladait indomptablement le firmament. Il partait un chemin blanc, qui se perdait, s'évanouissait dans une étendue grise, confusément montante vers la côte lointaine dessinée noirement dans une vapeur de chaux. La Lune était enfumée; un Calvaire triste, déchiré, montrait un baliveau pareil à une Croix. Et la lumière sur le chemin, sur la côte, sur le Calvaire, surtout entre les arbres compagnons, était tellement fine, tellement belle, qu'après le premier cri du ravissement, Jacques se sentait de l'épouvante, l'épouvante du temps qui passe, de la nébulosité où se heurte l'idée devant la sensation du Beau.

Vacillant, il recommençait sa marche, il s'en allait contempler les épaisseurs des Corneilles, et longtemps il y attendit quelque chose, un imprévu de féerie, l'arrivée de Madeleine entre les hauts troncs des arbres. Mais tout se taisait, les escadrilles nuageuses continuaient à siller sous la Lune, le silence dormait sur les emblaves, dans les soieries, les mousselines du clair-obscur, et Jacques démarrait, retournait aux Avelines faisait atteler la carriole pour se rendre à la ville prochaine et prendre le premier train pour Paris.

XLV

Ce ne fut pas sans plaisir que Pierre Laforge apprit les concessions de Jeanne. Résultat inespéré qui lui en fit entrevoir un autre. Encore un brin de résistance et tout cédait, on ne parlerait plus d'excuse, on serait trop heureux seulement qu'il consentît. Ses craintes pour son fils avaient disparu. En vérité Jacques avait maigri, était cruellement ravagé; mais, tout s'arrangeant, il redeviendrait prospère Même, afin de presser les événements il crut bon de se montrer tout à fait intraitable, se déclara déterminé à ne faire aucune espèce d'excuse. Jacques partit là-dessus, sans force pour la révolte.

Dès son arrivée, le lendemain, il envoya un petit paysan au château, avec un billet pour la nourrice. Le messager fut accueilli par une femme de chambre préposée par Mme Vacreuse et qui parvint à se faire donner le pli en assurant qu'on le remettrait à la nourrice. Le garçonnet, timide, céda, sans oser rapporter la vérité à Jacques.

Toute la journée se passa en courses dans les bois, en rôderies autour des Corneilles. Personne ne parut au jardin, ni Jeanne, ni Madeleine. Au soir, nulle réponse n'était venue. Sa lettre pourtant était pressante, sollicitait la mise à exécution du projet d'enlèvement comme le dernier espoir qui restât. Tenaillé de cette phrase qui terminait le mot si court de Madeleine «sinon tout est impossible», il se mettait à désespérer, à songer qu'elle avait eu peur au dernier moment, qu'elle le sacrifiait à sa mère.

Madeleine, cependant, se rongeait. Le laconisme de Jacques l'avait effrayée. Vingt fois, dans un interrogatoire minutieux la nourrice avait répété la phrase de l'amant, et que cela avait été dit avec amertume, très doucement, mais si tristement! Le remords de la jeune fille était immense. Elle se trouvait infiniment lâche d'avoir cédé à sa mère. Enfin, elle sut le départ de Jacques, se tranquillisa un peu. Le surlendemain, à l'heure du retour probable, l'inquiétude la reprit. Lorsqu'elle voulut parler à sa nourrice, elle ne la trouva point, apprit qu'on l'avait envoyée à cinq lieues de là, chez des parents. Alors la pauvre fille s'affola, conçut les craintes les plus vives, finit par se jeter aux genoux de sa mère, par la supplier de ne lui rien céler. Jeanne la rassura, instruite de l'échec de Jacques, elle méditait un nouvel atermoiement qui préparât la rupture. Elle pensait d'exiger une année entière de séparation, avec des promesses plus ou moins formelles. En un an elle arriverait à détacher sa fille, Jacques même se lasserait. La loyauté des deux jeunes gens faciliterait l'entreprise. Mais, en attendant il fallait parer aux péripéties possibles. Elle affecta donc un grand malaise, exigea la présence continuelle de Madeleine. La journée se passa, pleine d'angoisses. Au soir, Madeleine ne cachait plus ses larmes, si bien que Vacreuse pleura presque, lui aussi, le cœur contristé, avec des supplications muettes à sa femme. Celle-ci, l'âme débordante de fiel, se répandit en gronderies, la veillée fut lugubre; tous les liens de la famille semblaient rompus, on n'échangeait aucun regard, de crainte d'y trouver du désespoir, de la tristesse ou de la menace. On dressa un lit pour Madeleine dans la chambre de Jeanne. Ces précautions épouvantèrent la jeune fille, lui donnèrent d'affreux pressentiments. Toute la nuit, la mère put entendre les soupirs exhalés de ce cœur qu'elle torturait. Une fois même, elle essaya d'une consolation, mais Madeleine, révoltée, ne répondait plus. Elle souffrait trop; sa mère lui paraissait féroce. De bonne heure, elle fut debout. Jeanne dormait encore. La jeune fille put sortir sans être entendue. Elle descendit au jardin.