—Oui. Ce n'est pas, je pense, pour un long voyage?
—Si, un très long voyage.
Un instant décontenancé, sentant que j'allais tout à l'heure, d'un mot, réduire à néant cette décision que je ne comprenais pas, je n'osais plus rien dire et ne savais pas par où commencer ma mission.
Mais lui-même parla enfin, comme quelqu'un qui veut se justifier.
—Seurel! dit-il, tu sais ce qu'était pour moi mon étrange aventure de Sainte-Agathe. C'était ma raison de vivre et d'avoir de l'espoir. Cet espoir-là perdu, que pouvais-je devenir?… Comment vivre à la façon de tout le monde!
«Eh bien j'ai essayé de vivre là-bas, à Paris, quand j'ai vu que tout était fini et qu'il ne valait plus même la peine de chercher le Domaine perdu… Mais un homme qui a fait une fois un bond dans le paradis, comment pourrait-il s'accommoder ensuite de la vie de tout le monde? Ce qui est le bonheur des autres m'a paru dérision. Et lorsque, sincèrement, délibérément, j'ai décidé un jour de faire comme les autres, ce jour-là j'ai amassé du remords pour longtemps…
Assis sur une chaise de l'estrade, la tête basse, l'écoutant sans le regarder je ne savais que penser de ces explications obscures:
—Enfin, dis-je, Meaulnes, explique-toi mieux! Pourquoi ce long voyage? As-tu quelque faute à réparer? Une promesse à tenir?
—Eh bien, oui, répondit-il. Tu te souviens de cette promesse que j'avais faite à Frantz?…
—Ah! fis-je soulagé, il ne s'agit que de cela?…