Nous marchions côte à côte… Vainement j'essayais de faire diversion à la tristesse qui nous gagnait tous les trois. D'une question abrupte, Meaulnes, de nouveau, cédait à son idée fixe. Il demandait des renseignements sur tout ce qu'il avait vu autrefois: les petites filles, le conducteur de la vieille berline, les poneys de la course. «Les poneys sont vendus aussi? Il n'y a plus de chevaux au Domaine?…»
Elle répondit qu'il n'y en avait plus. Elle ne parla pas de Bélisaire.
Alors il évoqua les objets de sa chambre: les candélabres, la grande glace, le vieux luth brisé… Il s'enquérait de tout cela, avec une passion insolite, comme s'il eût voulu se persuader que rien ne subsistait de sa belle aventure, que la jeune fille ne lui rapporterait pas une épave capable de prouver qu'ils n'avaient pas rêvé tous les deux, comme le plongeur rapporte du fond de l'eau un caillou et des algues…
Mlle de Galais et moi, nous ne pûmes nous empêcher de sourire tristement: elle se décida à lui expliquer:
—Vous ne reverrez pas le beau château que nous avions arrangé, monsieur de Galais et moi, pour le pauvre Frantz.
»Nous passions notre vie à faire ce qu'il demandait. C'était un être si étrange, si charmant! Mais tout a disparu avec lui le soir de ses fiançailles manquées.
»Déjà monsieur de Galais était ruiné sans que nous le sachions. Frantz avait fait des dettes et ses anciens camarades—apprenant sa disparition… ont aussitôt réclamé auprès de nous. Nous sommes devenus pauvres; Mme de Galais est morte et nous avons perdu tous nos amis en quelques jours.
»Que Frantz revienne, s'il n'est pas mort. Qu'il retrouve ses amis et sa fiancée; que la noce interrompue se fasse et peut-être tout reviendra-t-il comme c'était autrefois. Mais le passé peut-il renaître?
—Qui sait! dit Meaulnes pensif. Et il ne demanda plus rien.
Sur l'herbe courte et légèrement jaunie déjà, nous marchions tous les trois sans bruit: Augustin avait à sa droite près de lui la jeune fille qu'il avait crue perdue pour toujours. Lorsqu'il posait une de ces dures questions, elle tournait vers lui lentement, pour lui répondre, son charmant visage inquiet; et une fois, en lui parlant, elle avait posé doucement sa main sur son bras, d'un geste plein de confiance et de faiblesse. Pourquoi le grand Meaulnes était-il là comme un étranger, comme quelqu'un qui n'a pas trouvé ce qu'il cherchait et que rien d'autre ne peut intéresser? Ce bonheur-là, trois ans plus tôt, il n'eût pu le supporter sans effroi, sans folie, peut-être. D'où venait donc ce vide, cet éloignement, cette impuissance à être heureux, qu'il y avait en lui, à cette heure?