Nous approchions du petit bois où le matin M. de Galais avait attaché Bélisaire; le soleil vers son déclin allongeait nos ombres sur l'herbe; à l'autre bout de la pelouse, nous entendions, assourdis par l'éloignement, comme un bourdonnement heureux, les voix des joueurs et des fillettes, et nous restions silencieux dans ce calme admirable, lorsque nous entendîmes chanter de l'autre côté du bois, dans la direction des Aubiers, la ferme du bord de l'eau. C'était la voix jeune et lointaine de quelqu'un qui mène ses bêtes à l'abreuvoir, un air rythmé comme un air de danse, mais que l'homme étirait et alanguissait comme une vieille ballade triste:
Mes souliers sont rouges…
Adieu, mes amours!
Mes souliers sont rouges…
Adieu, sans retour!
Meaulnes avait levé la tête et écoutait. Ce n'était rien qu'un de ces airs que chantaient les paysans attardés, au Domaine sans nom, le dernier soir de la fête, quand déjà tout s'était écroulé… Rien qu'un souvenir—le plus misérable—de ces beaux jours qui ne reviendraient plus.
—Mais vous l'entendez? dit Meaulnes à mi-voix. Oh! je vais aller voir qui c'est. Et tout de suite il s'engagea dans le petit bois. Presque aussitôt la voix se tut; on entendit encore une seconde l'homme siffler ses bêtes en s'éloignant; puis plus rien…
Je regardai la jeune fille. Pensive et accablée, elle avait les yeux fixés sur le taillis où Meaulnes venait de disparaître. Que de fois, plus tard, elle devait regarder ainsi, pensivement, le passage par où s'en irait à jamais le grand Meaulnes!
Elle se tourna vers moi:
—Il n'est pas heureux, dit-elle douloureusement.