—Bah! répondit l'autre, pris d'une paresse et d'un découragement soudain. A quoi bon ces illuminations du côté de la campagne, du côté du désert, autant dire? Il n'y a personne pour les voir.

—Personne? Mais il arrivera encore des gens pendant une partie de la nuit. Là-bas, sur la route, dans leurs voitures, ils seront bien contents d'apercevoir nos lumières!

Meaulnes entendit craquer une allumette. Celui qui avait parlé le dernier, et qui paraissait être le chef, reprit d'une voix traînante, à la façon d'un fossoyeur de Shakespeare:

—Tu mets des lanternes vertes à la chambre de Wellington. T'en mettrais aussi bien des rouges… Tu ne t'y connais pas plus que moi!

Un silence.

»… Wellington, c'était un Américain? Eh bien, c'est-il une couleur américaine, le vert? Toi, le comédien qui as voyagé, tu devrais savoir ça.

—O! là là! répondit le «comédien», voyagé? Oui, j'ai voyagé! Mais je n'ai rien vu! Que veux-tu voir dans une roulotte?

Meaulnes avec précaution regarda entre les rideaux.

Celui qui commandait la manœuvre était un gros homme nu-tête, enfoncé dans un énorme paletot. Il tenait à la main une longue perche garnie de lanternes multicolores, et il regardait paisiblement, une jambe croisée sur l'autre, travailler son compagnon.

Quant au comédien, c'était le corps le plus lamentable qu'on puisse imaginer. Grand, maigre, grelottant, ses yeux glauques et louches, sa moustache retombant sur sa bouche édentée faisaient songer à la face d'un noyé qui ruisselle sur une dalle. Il était en manches de chemise, et ses dents claquaient. Il montrait dans ses paroles et ses gestes le mépris le plus parfait pour sa propre personne.