—Oui, répondit-il avec animation. C'est la faute d'un certain Delouche. Il a deviné que j'allais faire cause commune avec vous. Il a démoralisé ma troupe qui était si bien en main. Vous avez vu cet abordage, hier au soir, comme c'était conduit, comme ça marchait! Depuis mon enfance, je n'avais rien organisé d'aussi réussi…
Il resta songeur un instant, et il ajouta pour nous désabuser tout à fait sur son compte:
—Si je suis venu vers vous deux, ce soir, c'est que—je m'en suis aperçu ce matin—il y a plus de plaisir à prendre avec vous qu'avec la bande de tous les autres. C'est ce Delouche surtout qui me déplaît. Quelle idée de faire l'homme à dix-sept ans! Rien ne me dégoûte davantage… Pensez-vous que nous puissions le repincer?
—Certes, dit Meaulnes. Mais resterez-vous longtemps avec nous?
—Je ne sais. Je le voudrais beaucoup. Je suis terriblement seul. Je n'ai que Ganache…
Toute sa fièvre, tout son enjouement étaient tombés soudain. Un instant, il plongea dans ce même désespoir où sans doute, un jour, l'idée de se tuer l'avait surpris.
—Soyez mes amis, dit-il soudain. Voyez: je connais votre secret et je l'ai défendu contre tous. Je puis vous remettre sur la trace que vous avez perdue…
Et il ajouta presque solennellement:
—Soyez mes amis pour le jour où je serais encore à deux doigts de l'enfer comme une fois déjà… Jurez-moi que vous répondrez quand je vous appellerai—quand je vous appellerai ainsi… (et il poussa une sorte de cri étrange: Hou-ou!…) Vous, Meaulnes, jurez d'abord!
Et nous jurâmes, car, enfants que nous étions, tout ce qui était plus solennel et plus sérieux que nature nous séduisait.