—En retour, dit-il, voici maintenant tout ce que je puis vous dire: je vous indiquerai la maison de Paris où la jeune fille du château avait l'habitude de passer les fêtes: Pâques et la Pentecôte, le mois de juin et quelquefois une partie de l'hiver.
A ce moment une voix inconnue appela du grand portail, à plusieurs reprises, dans la nuit. Nous devinâmes que c'était Ganache, le bohémien, qui n'osait pas ou ne savait comment traverser la cour. D'une voix pressante, anxieuse, il appelait tantôt très haut, tantôt presque bas:
—Hou-ou! Hou-ou!
—Dites! Dites vite!» cria Meaulnes au jeune bohémien qui avait tressailli et qui rajustait ses habits pour partir.
Le jeune garçon nous donna rapidement une adresse à Paris, que nous répétâmes à mi-voix. Puis il courut, dans l'ombre, rejoindre son compagnon à la grille, nous laissant dans un état de trouble inexprimable.
CHAPITRE V
L'HOMME AUX ESPADRILLES
Cette nuit-là, vers trois heures du matin, la veuve Delouche, l'aubergiste, qui habitait dans le milieu du bourg, se leva pour allumer son feu. Dumas, son beau-frère, qui habitait chez elle, devait partir en route à quatre heures, et la triste bonne femme, dont la main droite était recroquevillée par une brûlure ancienne, se hâtait dans la cuisine obscure pour préparer le café. Il faisait froid. Elle mit sur sa camisole un vieux fichu, puis tenant d'une main sa bougie allumée, abritant la flamme de l'autre main—la mauvaise—avec son tablier levé, elle traversa la cour encombrée de bouteilles vides et de caisses à savon, ouvrit pour y prendre du petit bois la porte du bûcher qui servait de cabane aux poules… Mais à peine avait-elle poussé la porte que, d'un coup de casquette si violent qu'il fit ronfler l'air, un individu surgissant de l'obscurité profonde éteignit la chandelle, abattit du même coup la bonne femme et s'enfuit à toutes jambes, tandis que les poules et les coqs affolés menaient un tapage infernal.
L'homme emportait dans un sac—comme la veuve Delouche retrouvant son aplomb s'en aperçut un instant plus tard—une douzaine de ses poulets les plus beaux.
Aux cris de sa belle-sœur, Dumas était accouru. Il constata que le chenapan, pour entrer, avait dû ouvrir avec une fausse clef la porte de la petite cour et qu'il s'était enfui, sans la fermer, par le même chemin. Aussitôt, en homme habitué aux braconniers et aux chapardeurs, il alluma le falot de sa voiture, et le prenant d'une main, son fusil chargé de l'autre, il s'efforça de suivre la trace du voleur, trace très imprécise—l'individu devait être chaussé d'espadrilles—qui le mena sur la route de La Gare puis se perdit devant la barrière d'un pré. Forcé d'arrêter là ses recherches, il releva la tête, s'arrêta… et entendit au loin, sur la même route, le bruit d'une voiture lancée au grand galop, qui s'enfuyait…
De son côté, Jasmin Delouche, le fils de la veuve, s'était levé et, jetant en hâte un capuchon sur ses épaules, il était sorti en chaussons pour inspecter le bourg. Tout dormait, tout était plongé dans l'obscurité et le silence profond qui précèdent les premières lueurs du jour. Arrivé aux Quatre-Routes, il entendit seulement—comme son oncle—très loin, sur la colline des Riaudes, le bruit d'une voiture dont le cheval devait galoper les quatre pieds levés. Garçon malin en fanfaron, il se dit alors, comme il nous le répéta par la suite avec l'insupportable grasseyement des faubourgs de Montluçon: