Ce sont des femmes, sur le lac, dans une barque doublée de soie. C'est la partie de plaisir. Ce chant que nous entendions, pareil à un palais d'or et de rose entre les saules du bord de l'eau, pareil à une femme qui lève sa coupe vaine avec des larmes de gloire, pareil au visage le plus passionné qui se cache, à l'avant de la barque, dans des manches de brocart, c'est le chant de Marthe et de Madeleine: je reconnais la voix des deux filles frivoles. Nous les disions frivoles! Nous ne savions pas que ce lac, dans la vallée inculte, surplombé là-bas de collines grises et rocheuses, abritait tant de désirs insoupçonnés. Nous ne pensions pas, au déclin de ce jeudi soir, tandis que nous chassions dans la solitude, découvrir où s'évadent les âmes des enfants enfermées. Avancez-vous entre les branches des saules et regardez:
La plus studieuse, celle qui lisait sa leçon, tous les volets fermés, dans la chambre fraîche, les cheveux les plus rebelles de son front lissé touchant presque à la page: voyez maintenant toute sa chevelure relevée comme une huppe de perruche, comme un casque de dogaresse, toute sa chevelure mutinée! Telle est la transfiguration du désir. J'en entends, sans les voir, d'autres qui babillent, qui commencent des phrases incompréhensibles, charmantes, et qui s'arrêtent, ne sachant pas les finir: ce sont celles qui n'ont rien dit, jamais. Par instants, toutes les voix se confondent et ce n'est plus qu'un bruit vague et mêlé, qui donne la fièvre et le désespoir, comme des cloches lointaines qui sonnent les vêpres d'été, dans d'autres pays. Mais il y a toujours une voix qui reprend et que j'écoute, la plus grave et pourtant la plus haute, qui dit que tout est vain, que tout va s'évanouir et que c'est une gloire, pourtant! Celle que j'entends ainsi, parmi toutes les autres, est descendue la première, à l'heure où tout se mourait d'ennui, de ce morne château, sur la colline grise, qu'un orage semble sans cesse menacer. Regardez comme elle est blonde et pâle, sous son grand parasol noir.
Avancez-vous entre les saules, dans le sable pailleté d'argent, sans bruit, comme un pêcheur, en retenant votre haleine: n'effrayez pas les âmes!
TROIS PROSES
I
Grandes manœuvres.—La chambre d'amis du tailleur.
Petite chambre très lente, avec tes rideaux blancs, ta porte sur le balcon. Tu voguais le long des journées désertes, dans les immenses paysages noirs et bleus, parmi les averses et les ciels. Tu heurtais parfois, au cours d'une terne matinée, les marches d'un moulin à vent abandonné, sur une colline comme celle d'où tu étais partie. Alors la vieille musique de ses ailes faisait passer dans tes rideaux un frémissement, le regret des jeudis matins morts, où les enfants ne sont pas venus, comme aux images de tes murs, avec de longs discours anxieux et leurs joues chaudes l'une à l'autre appuyées, guetter l'amour à ton balcon.
Parfois aussi, vers deux heures, tu rencontrais le soleil, comme un marchand qui depuis le matin passa tous les villages et toutes les demeures. L'un vers l'autre vous aviez marché longtemps. Lui te disait: «Ce n'est rien! Dans la vallée qui s'en va tout au bout des plus lointaines journées, là-bas, ce ne sont pas encore les villes étranges. Ce n'est pas encore le pays des vaines arrivées parmi les beaux visages perdus. Il n'y a que des pins et des bruyères. Et cet éclair, sur la dernière ligne de la terre qui monte vers moi comme d'une vitre, ah! ce n'est que…» Et le soleil, après s'être un instant reposé sur le barreau de bois, laissait, une fois de plus, entre les ombres de tes murs, l'ombre morne d'un jour.
Mais, un soir, voyageur que tu n'attendais plus, je suis monté vers toi.
Du fond des nuits d'été, je t'apportais tous les désirs des autres maisons, là-bas, maisons où meurent les grandes vacances, où les enfants pleurent d'ennui à regarder la lueur éclatante de la nuit sur la vitre, maisons où nous t'imaginions si belle, et mouvante dans l'ombre, et toute peuplée de personnages, chambre inconnue! chambre d'amis où nous ne fûmes pas invités!
Hélas, il était déjà trop tard, ce soir-là. J'ai cargué tes rideaux de toile, et tu ne m'as donné qu'à dormir. Au matin, je t'ai trouvée vide, et tu t'étais échouée contre l'hiver. Le froid posait sur mon visage découvert et sur ma fièvre sa bonne main douloureuse. Un pavillon de neige était étendu le long du balcon. Et tant de silence s'était fait en toi, après le long voyage manqué, qu'on croyait entendre déjà le bruit mat des premières allées et venues, dans la rue, le matin de Noël.