Le soir, un peu avant l'angélus, à l'heure où l'épicerie du hameau s'allume et sonne, les demoiselles institutrices venaient chercher du lait. Elles attendaient un instant dans l'ombre, sur le pas de la porte, qu'on les eût servies, et elles faisaient, au moment de partir, des gestes si doux et de si beaux saluts que l'enfant paysan courait se cacher dans quelque grange, tant il se sentait de honte auprès d'elles.
Et parfois, le jeudi matin, il découvrait, en se levant, toute la cour de la ferme et les prés, là-bas, jusqu'à la rivière enfoncés dans la neige. Au loin, dans les creux du paysage, on apercevait quelques métairies pareilles à celles qu'on voit sur les images et les calendriers. Toute serrée entre la neige et le ciel bas, appuyée contre un grand arbre mort, chacune d'elles paraissait seule dans la campagne abandonnée… Alors, le petit Claude se prenait à courir droit devant lui, en se retournant de temps à autre, pour regarder la trace de ses sabots; puis, choisissant sur le chemin l'endroit le plus blanc et le plus scintillant, il s'y couchait de tout son long, le nez en avant, pour y faire son portrait.
Après midi, quand il revenait au même endroit, le menton dans le cache-nez que sa mère lui avait mis, le haut de sa rude petite figure fouetté par le vent, il retrouvait intact le creux que son corps avait fait dans la neige. Il lui semblait que personne ne passerait là jamais plus; qu'il était le maître de tout ce pays blanc et il reprenait sa course à travers le grand après-midi gelé, comme un patineur qui s'élance sur un lac immense, en poussant un cri de plaisir!
Prisonnier, dans l'étude, quand le veilleur viendrait allumer les lampes, avec quel regret il se rappellerait les soirs purs et glacés qui, lentement, descendaient sur ces belles journées d'hiver!… Il s'en revenait alors, entre les champs de neige, qui faisaient sous la nuit tombante de grandes lueurs immobiles, vers la ferme chaude et vivante où les travaux des hommes cessaient, tandis que sa mère, avec les domestiques, préparait le repas. Elle prenait le petit sur ses genoux, lui enlevait ses bas humides, les glissait dans les hauts chenets de fer. Puis, assise dans un coin de la vaste cheminée noire, elle s'attardait un instant à faire chauffer les jambes nues de son dernier-né…
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Entre deux haies serrées, par un petit chemin tournant, la voiture filait en frôlant les ronces et déboucha soudainement dans la cour des Chevris. Il y avait, dans un pré voisin, auprès des barrières de la grande entrée, la machine à battre. On l'entendait depuis le matin bourdonner comme une grosse guêpe prise dans le beau temps.
Les hommes, au faîte de la machine, dans la paille poussiéreuse, continuaient, sans vouloir prendre garde aux visiteurs, leur travail rythmé qui ressemble à un grand jeu pénible. C'est à peine si deux d'entre eux se dressèrent, la main au front, pour nous regarder. Les autres disaient à haute voix, dans le bruit de la batteuse, des mots que nous n'entendions pas et que nous sentions pleins de reproches et d'hostilité.
Meaulnes et Beaulande étaient partis à la recherche du petit Claude. Descendus de la voiture, nous restâmes immobiles un instant au milieu de la cour, Françoise, Isabelle, Jacques et moi, serrés les uns contre les autres, un peu gauches et ridicules comme quatre Anglais débarqués. Et je revois Françoise si gênée sous le regard des paysans, si malheureuse, qu'elle fit le geste soudain de se réfugier contre l'un de nous.
La porte et le volet de la grande cuisine noire étaient ouverts; mais personne ne sortit sur la plus haute marche pour nous regarder venir et nous faire bon accueil. Nous entrâmes, et Meaulnes nous fit asseoir autour de la table où l'on avait posé une jatte de lait.
Sans nous dire bonjour, ou si bas qu'on ne l'entendit pas, la fermière entra pour nous servir. Je reconnus cette figure rude et amicale et je fis un mouvement comme pour aller vers elle. Mais, la tête basse, elle distribua lentement les assiettes sans vouloir nous jeter un regard et s'en retourna dans une chambre voisine.