—Vous irez la trouver, m'avait dit Beaulande; vous lui parlerez; mais vous verrez qu'elle n'est pas commode à prendre.
Je la trouvai près d'une croisée basse, à rideaux rouges, à demi obstruée par les reines-marguerites d'un profond jardin vert. Elle cousait avec obstination, et je vis bien, tout de suite, que je ne la «prendrais» pas.
Lorsqu'elle leva la tête enfin, pour me répondre, ce n'était plus cette femme paisible, ni ce visage confiant de la paysanne qui me souriait jadis, mais une pauvre figure affolée et ruinée, que battait une mèche de cheveux gris sortis de sa coiffure; et elle me parlait de sa forte voix campagnarde, comme si elle se fût adressée à une troupe de gens ameutés contre elle. Immobile, mais soulevant la tête, à chaque mot, elle me jetait amèrement des reproches:
—Qui donc s'occupera de ses affaires? disait-elle, et qui donc raccommodera son linge?… C'est-il vous qui le soignerez s'il est malade!… Si loin que ça de chez nous, à cent dix lieues, jamais il ne s'habituera! On n'ira jamais le voir… Ecrire des lettres? Je ne sais pas lire et je ne sais pas écrire!
Sans se lasser, elle continuait:
—Jamais on n'avait envoyé nos garçons chez les autres. Jamais on n'en avait loué un…
Et comme je disais, un peu honteux, que c'était la volonté de son père:
—Un homme qui boit, répondit-elle, et qui est perdu maintenant, fallait-il l'écouter?
Elle avait laissé son ouvrage. Elle était dressée près de la fenêtre, à contre-jour, et je la revis un instant comme jadis, lorsque j'étais un enfant campagnard semblable au petit Claude,—patronne de quatre servantes et commandant tout un peuple de volailles, haranguant au milieu de la cour un océan de poulets blancs, jetant avec lenteur de grandes poignées de mil et poussant un long cri traînant sur la campagne de midi, qui faisait accourir, tête baissée, là-bas, dans le petit chemin, deux, trois, quatre… sept poulets en retard!
Beaulande, pendant ce temps, faisait battre en vain les alentours de la ferme pour trouver l'enfant: