—Il s'est caché, disait-il avec un rire fâché. On ne le tient pas!
Jusqu'à notre départ, en effet, le petit Beaulande resta perdu, soit que les valets de ferme fussent de connivence avec lui, soit plutôt qu'il fût enfoncé dans une de ces cachettes que, seuls, connaissent les enfants des domaines, au creux d'une meule de paille ou dans un trou au bord de la rivière.
Peut-être, plein d'une révolte silencieuse et entêtée, resterait-il là deux jours sans manger et sans bouger, comme cette fois où le maître d'école l'avait injustement battu. Peut-être, tout près de nous, dans un coin du grand domaine complice, regardait-il partir, avec rancune et moquerie, notre petite troupe déçue, et, dès que nous aurions tourné dans le chemin, le verrait-on, mêlé soudain au groupe des valets, travailler sans rien dire.
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Aux premières grandes pluies d'octobre, nous avons quitté la Colombière. De grand matin, tandis que les fougères des talus dégouttaient dans le brouillard, nous sommes passés à pied devant les Chevris, pour aller prendre le train.
De loin, nous entendions chanter, dans une grande terre voisine de la route, et nous nous sommes arrêtés un instant, pour écouter en silence. Je connaissais ce grand chant du labour, dont on ne peut jamais dire s'il est plein de désespoir ou de joie, ce chant qui est comme la conversation sans fin de l'homme avec ses bêtes, l'hiver, dans la solitude. Mais jamais l'homme qui chantait, de cette voix lente et traînante comme le pas des bœufs, ne m'avait paru si désespéré d'être seul.
C'était Beaulande. Nous l'entendîmes, au bout du sillon, gourmander lentement son attelage et arrêter, derrière la haie, la charrue, qui fit un bruit de chaînes. Il vint à nous:
—Le petit est parti depuis le début de la semaine, dit-il. On a fini par le décider. Seulement, voilà, les nouvelles sont mauvaises, ce matin.
Il chercha sous sa blouse, dans sa ceinture, une lettre pliée, qu'il me tendit. L'enfant écrivait qu'il ne pourrait jamais s'habituer, que les autres l'avaient battu et qu'il voulait revenir, «parce que, disait-il, mon père est à la charrue, maintenant, et je suis sûr qu'il a besoin de moi.»
—J'avais fait cela pour son bien, nous dit Beaulande en baissant la tête. J'ai eu tort, il faut croire… J'ai bien caché la lettre à la maison, mais la maîtresse a l'air de se douter de quelque chose.