Le train était annoncé. Nous entendions, dans la vallée, la cloche de la petite gare. Il nous fallut quitter Beaulande et reprendre notre route, après l'avoir consolé tant bien que mal. Longtemps nous avons ignoré ce qui s'était passé à la ferme des Chevris après notre départ, et c'est Jean Meaulnes qui, l'autre jour, m'a conté ce qui suit.
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Le soir même, à la tombée de la nuit, il y avait eu, dans une étable, entre le fermier et sa femme, une de ces disputes autour desquelles tout le monde s'écarte parce qu'elles sont rares et terribles. Elles rompent l'accord silencieux de la ferme et l'ordre établi. On ne sait plus qui est le maître. Et la servante, qui obéit d'ordinaire à la femme, craint de passer auprès du fermier.
On avait connu déjà cette sorte d'angoisse, lorsque le frère de Beaulande, devenu fou, errait chaque nuit autour du domaine, pour mettre le feu aux meules de paille, et, récemment encore, quand une des servantes avait raconté que Beaulande rôdait autour d'elle.
Ce soir-là, comme alors, il y eut donc, au cœur de la ferme, un grand désordre silencieux. Le berger, voyant la fermière toute tremblante, avait voulu l'aider. Il avait oublié de faire rentrer ses moutons, qui étaient restés longtemps serrés les uns contre les autres, à bêler dans la cour. Enfin, la plus vieille des servantes elle-même était entrée, toute pensive, dans l'écurie aux juments, pour traire les vaches, et Beaulande lui avait demandé rudement ce qu'elle venait faire là…
Elle en était restée troublée. C'était elle qui, chaque matin, ou plutôt chaque nuit, vers trois heures, se levait la première pour mettre l'eau de la soupe sur le feu. Sitôt éveillée, elle se leva cette nuit-là, comme d'habitude, cassa du bois et remplit d'eau la marmite. C'est alors qu'accroupie, la tête basse, réfléchissant devant l'eau qui commençait à tourner et à chanter, elle entendit sonner les douze coups de minuit…
Elle s'était levée trois heures trop tôt.
Son ouvrage était trop avancé pour qu'elle pût songer à se remettre au lit. Pour passer le temps, elle voulut faire, un falot à la main, une ronde dans le domaine. Il tombait une pluie froide, et sa lanterne s'éteignit deux fois. Elle s'obstina, sans savoir pourquoi, et entrant dans l'écurie chaude où les juments, debout sur leurs quatre pieds, dormaient, la vieille femme, inquiète, leva sa lanterne et la fit tourner à la hauteur de ses yeux. La jument blanche n'y était plus. Ni, dans la remise, la vieille basse voiture bourbonnaise.
Elle comprit tout de suite que la fermière s'était enfuie. Et elle se mit à marmotter quelque chose tout bas.
Elle éveilla le fermier, qui courut appeler Jean Meaulnes, son voisin, et longtemps, tous les deux, ils cherchèrent dans la boue, à la lueur du falot, les traces des roues que la pluie avait effacées.