Ici, à l'ombre des arbres, des chameaux somnolaient; un grand diable vêtu de toile s'efforçait de les réveiller et leur tenait en anglais un petit discours que Davy et moi nous avons compris. Dans la partie haute de la place, un éléphant poussait un tronc d'arbre et, sous les taches alternées d'ombre et de soleil, deux hommes étrangement enveloppés dans des pagnes, l'encourageaient d'un mot guttural, incompréhensible et toujours le même.
Il était près de onze heures, lorsque, à regret, nous descendîmes vers la ville, en suivant les grandes tentes blanches et grises, comme un long mur où le soleil donnait. Je commençais à souffrir de la soif, de cette soif du matin, qui ne s'apaise pas avec du vin, mais qui donne le désir de s'asseoir à l'ombre sur l'herbe fraîche et de regarder couler l'eau du ruisseau. Je voulais demander à Davy s'il avait soif aussi, lorsque soudain le vent d'été, soulevant un pan du mur de toile, nous découvrit un coin du campement. Tous les deux, nous regardâmes avec curiosité… C'était, entre les tentes, une sorte de cour intérieure, qui me parut immense. Au fond, assise à l'ombre et nous tournant le dos, une jeune fille, qui devait être une écuyère, lisait. Sur son cou délicat retombaient ses cheveux noués. Elle était renversée dans sa chaise et ne nous voyait pas. Elle paraissait si loin de nous, dans un jardin si frais, si paisible et si beau, qu'il nous semblait l'avoir découverte avec une lunette d'approche.
Je me tournai vers mon compagnon et je lui souris. Il me regarda fixement une seconde et leva la main comme pour me dire: Ne fais pas de bruit… Puis, avec précaution, il rabattit le morceau de toile, et nous partîmes tous les deux à pas de loup.
C'est peu après que je quittai le lycée de B. En fouillant dans mes souvenirs, je ne revois plus Davy qu'un soir, le soir du 14 juillet de cette année-là. Ce jour de fête s'était terminé par un défilé de gens des faubourgs, sous des lampions enflammés, qui chantaient des refrains ignobles. A onze heures, Davy et moi nous décidâmes de rentrer. Dans la rue du lycée, déserte, des lanternes brûlaient. Ailleurs, bien loin, ce devait être une extraordinaire nuit d'été. Une fille de notre âge, que nous connaissions je ne sais comment, nous rencontra et nous annonça fièrement:
—Vous savez? J'ai été raccrochée par deux officiers!…
Avec une espèce de rire tremblant et colère, Davy lui répondit:
—Eh bien! Si jamais j'arrive officier, c'est pas encore après toi que je courrai!
Et il me regarda, sûr de mon approbation, comme s'il voulait dire: «Nous savons bien, nous, après quelles femmes nous courrons…»
Il y a dix ans que je n'ai pas revu Davy et je sais maintenant que je ne le reverrai jamais. Je n'ai pas d'autre souvenir de lui que deux anciennes cartes postales auxquelles je n'ai pas songé à répondre, et cette coupure d'un journal récent:
Un enseigne de vaisseau, François Davy, âgé de vingt-quatre ans, embarqué à bord du croiseur X, s'est tiré, ce matin, un coup de revolver d'ordonnance dans la bouche. Désolé d'avoir été éconduit par le père d'une jeune fille qu'il aimait, il écrivit à son père une lettre désespérée et, s'enfermant dans une chambre qu'il avait louée à B., tenta de mettre fin à ses jours.
Il eut la boîte crânienne traversée.
Il a été transporté dans un état désespéré à l'Hôpital Maritime.