Qui eût jamais pensé cela de Davy! Personne ne comprend. Il avait si bien réussi. Il était si fier. Il avait dit: «Maintenant que je suis reçu, je me fous de tout!» Son frère voulait arriver comme lui. Ses parents ne faisaient rien sans le consulter…

Il agonise, maintenant, derrière une porte. Il est midi. Les médecins l'ont laissé. Dans le couloir désert, un matelot passe en jetant de la sciure de bois.

Les journaux racontent son histoire. Ce fut l'histoire la plus simple et la plus honnête: Une jeune fille qu'il voulait épouser. Il l'avait aperçue, disent-ils, pendant un congé, dans le pays de ses parents. J'imagine cette promenade où il la rencontra. Par une fin de matinée bretonne, pluvieuse et romanesque, une jeune fille se penche à la balustrade, ou disparaît avec un sourire entre les arbres mouillés du jardin… Ah: dès ce premier sourire, mon frère, je sais le grand désespoir qui t'a gonflé le cœur!

Il passait, en petite tenue, une badine à la main, sifflotant… Il se trouva soudain affreusement gauche et bête et laid. Il se rappela Dominique; il se rappela cette matinée où nous avions découvert la jeune fille américaine dans le jardin du cirque. Cette fois, il était tout seul, perdu sur cette route difficile, dans ce pays du romanesque où je l'avais inconsidérément mené. Je n'étais pas là pour l'encourager, pour lui tendre la main à ce dur passage. Rentré chez lui, il pensa m'écrire, puis il se souvint de ses cartes postales restées sans réponse. Alors il décida de ne rien dire à personne…

LA DISPUTE ET LA NUIT DANS LA CELLULE

L'après-midi commença mal. Sur une pente couverte de bruyères, elle voulut par jeu, tant elle se sentait enivrée de bonheur, se laisser dérouler en poussant de petits cris; mais le vent s'engouffra dans sa robe et lui découvrit les jambes. Meaulnes l'avertit rudement. Elle tourna deux ou trois fois encore, en essayant vainement d'aplatir à deux mains l'étoffe ballonnée; puis elle se redressa, toute pâle, sa gaieté finie, et elle descendit la pente en disant:

«Je sais bien, je sais bien que je ne peux plus faire l'enfant…»

On entendait à quelque distance, derrière les genévriers, une dispute basse, assourdie, entre leurs amis, le mari et la femme. La soirée avait un goût amer, le goût d'un tel ennui que l'amour même ne le pouvait distraire… Les deux voix s'éloignèrent, âpres, désespérées, chargées de reproches. Meaulnes et Annette restèrent seuls.

A mi-côte, ils avaient découvert une sorte de cachette entre des branches basses et des genévriers. Etendu sur l'herbe, Meaulnes regardait pensivement Annette assise qui s'inclinait vers lui pour lui parler. C'était un jour semblable à bien des jours pluvieux, où seul à travers la campagne, il avait imaginé près de lui son amour abrité sous les branches. Aujourd'hui comme alors le vent portait des gouttes de pluie et le temps était bas. Aujourd'hui comme alors, couché sur l'herbe humide, il se sentait mal satisfait et désolé; et il regardait sans joie ce pauvre visage de femme que le reflet vert de la lumière basse éclairait durement.

Annette, elle, parlait de son amour: «Je voudrais, disait-elle, vous donner quelque chose; quelque chose qui soit plus que tout, plus lourd que tout, plus important que tout. Ce serait mieux que mon corps. Ce serait tout mon amour. Je cherche…» Et à la fin, en le regardant fixement, d'un air anxieux et coupable, elle sortit de la poche de sa jupe un paquet de lettres tachées de sang qu'elle lui tendit.