D'ailleurs le thème du morceau n'est-il pas une «aventure» déjà? Et cette aventure, ne la connaissons-nous pas? N'est-ce pas, avant la lettre, la rencontre de Meaulnes et d'Yvonne de Galais? Plusieurs détails du récit définitif figurent déjà dans le poème: la vieille dame dont la jeune fille est accompagnée, l'ombrelle de celle-ci, sa démarche, le titre de châtelaine qui lui est donné en passant; même, le dernier vers se trouvera textuellement dans le chapitre de la Promenade sur l'étang.
Une seule différence importante: au lieu de se passer entièrement dans un «domaine mystérieux», la scène est d'abord située à Paris. Ce n'est que par l'imagination que le poète la transporte par instants à la campagne.
Ce point serait sans intérêt s'il ne nous permettait de remonter plus haut que le poème ici analysé, jusqu'à l'origine dans la réalité de l'aventure qui en fait les frais, jusqu'à l'événement de la vie d'Alain-Fournier qui a donné naissance au Grand Meaulnes.
Il est si délicat, si fragile que j'ose à peine le toucher avec des mots; je crains de le briser en le racontant.
Pourtant ses répercussions sur toute la vie sentimentale et même intellectuelle de Fournier furent infinies.
J'ai dit combien il était exigeant, en pensée, à l'égard des femmes et quelle perfection il leur réclamait comme son dû. Il avait été bientôt las des trop pauvres satisfactions que pouvaient lui offrir celles qui étaient à sa portée.
Est-ce une exaspération de son attente qui la lui fit croire tout à coup comblée? Ou bien alla-t-il instinctivement chercher un objet inaccessible qui ne pourrait le décevoir? Ou bien la vie vint-elle réellement, comme il arrive, au-devant de son imagination et lui présenta-t-elle son rêve authentiquement incarné?
Le fait est simplement qu'il rencontra un jour, dans Paris, au Cours-la-Reine, une jeune fille merveilleusement belle qu'il suivit, dont il obtint par mille ruses le nom et l'adresse, qu'il retrouva et, bien qu'elle eût l'air extrêmement réservée, aborda. Le miracle est qu'il obtint d'elle quelques mots de réponse qui purent lui donner à croire qu'il n'était pas dédaigné. Et il sentit que l'étrange apparition devait faire un effort sur elle-même pour briser l'entretien et lui dire: «Quittons-nous! Nous avons fait une folie.»
Des années passèrent sur cette rencontre sans effacer l'impression que Fournier en avait reçue; au contraire elle alla en s'approfondissant.
La jeune fille avait quitté Paris; Fournier eut beaucoup de peine à retrouver sa trace; et quand il y parvint, longtemps plus tard, ce fut pour apprendre, avec un immense désespoir, qu'elle était mariée.