[13] Même lettre. Et ailleurs: «Tous ceux qui ont voulu s'occuper de ma vie m'ont froissé.» (Lettre du 9 novembre 1906). «Surtout il faut fuir ceux qui se prétendent vos amis, c'est-à-dire prétendent vous connaître et vous explorent brutalement.» (Même lettre). «Qu'on me laisse ma cervelle à moi!» (Lettre du 29 janvier 1906).

[14] Lettre du 9 novembre 1906.

Fournier aperçoit un inconvénient grave pour lui dans toute opération de discernement ou même d'abstraction; elle isole, elle brise un contact, pense-t-il. Et c'est de contact avec les choses, avec les gens, qu'il a d'abord besoin: «Puisque l'ignorance qui accepte est à mon avis plus près de la vérité que n'importe quoi, et puisque, selon toi, l'ignorance est la source des émotions infinies (je n'avais pu formuler que par erreur une telle opinion que toute ma nature démentait), je te demande: Pourquoi ne pas se laisser aller tout de suite à cette ignorance-là?»[15] Et dans la même lettre: «Ne rien—même au fond—mépriser. S'y fondre, s'y confondre, s'y mêler. Y conformer sa pensée. Et la perdre ailleurs, le lendemain. Il n'y a d'atroce dans la vie que notre, nos façons de la voir—quand nous y tenons.»

[15] Lettre du 19 février 1906.

Au fond, c'est sa vocation de romancier qui se révèle à Fournier, déjà, au travers de son goût pour l'ignorance. S'il se dérobe à toute perception et à toute énonciation du général, c'est parce qu'il entend s'établir sur le plan même de la vie et dans une sorte de commun niveau avec les êtres particuliers.

«Il n'y a d'art et de vérité que du particulier»[16] écrit-il. Et déjà, bien plus tôt: «Je ne crois qu'à la recherche longue des mots qui redonnent l'impression première et complète.» «J'ai toujours désiré quelque chose qui touche (dans le sens de toucher à l'épaule), qui arrête et qui évoque[17].» Et ailleurs encore: «Je puis, des années, avoir conçu les idées les plus claires, elles ne me sont rien tant que je ne les ai pas senti passer de mon intellect à cette partie de moi où les choses sont plus obscures et impossibles à exprimer sinon par l'énoncé difficile, ému, surhumain de tout leur détail[18]

[16] Lettre du 23 septembre 1905.

[17] Lettre du 15 août 1906.

[18] Lettre du 21 avril 1906.

Il réclame le droit d'aller trouver chaque être, à sa place, sans aucune intention ni ambition préalables, et simplement pour l'y vivifier de son amour et de son imagination: «Je crois que toute vie vaut la peine d'être vécue. On les évalue, on méprise les unes, on glorifie les autres, parce que peut-être on en fait arbitrairement les parties d'un tout, d'une société, d'un monde idéal, qui n'a pas plus de raison d'être sous le soleil que tel ou tel autre[19]