[19] Lettre du 23 septembre 1905.
Déjà l'on a vu comment il fait sortir et pour ainsi dire engendre au courant de la plume des personnages à la fois précis et mystérieux, que sa lettre m'apporte fragilement, comme enrobés encore de sa prédilection. Il y aurait de longs passages exquis à citer.
Toute rencontre l'émeut, toute vie entr'aperçue; il la reconstruit aussitôt, dans son paysage, sous sa lumière, avec sa vibration; il s'attendrit sur elle, il épanche sur elle le flot de son admiration, pour mon goût un peu trop compatissante et aveugle. Je lui reproche de temps en temps son excès de sensibilité, que j'appelle sans ménagement de la sensiblerie. Il se gendarme, comme si je voulais tarir une source en lui.
C'est vrai, pourtant, à cette époque, qu'il a l'émotion un peu facile devant tout ce qui se présente avec humilité ou insignifiance; les profondeurs qu'il veut y voir, je n'y comprends rien. Je suis froissé par sa tendance à tout transfigurer; je ne sais pas y reconnaître ce don prodigieux qui est en train de lui venir, de rendre à chaque objet sa dose latente de merveilleux.
Lui, pourtant (c'est la seconde des découvertes qu'il fait sur son talent), le sent déjà se former en lui et devine tout le parti qu'il pourra en tirer.
Ou plutôt il aperçoit, il sait que s'il lui faut rester en communion avec la vie particulière, ce n'est pas seulement pour la bien observer et la bien décrire; le naturalisme n'est pas son fait; l'enthousiasme que lui a donné un moment Germinie Lacerteux, est sans lendemain.[20]
[20] «Ces jours-ci j'ai été amené à méditer sur le Réalisme. Je vois que c'est encore une formule à travers laquelle on examine le monde. Un peu de science et le plus possible de «vérités» médiocres et courantes: on bâtit le monde là-dessus et le tour est joué. Le principe du réalisme, c'est ceci: se faire l'âme de tout le monde pour voir ce que voit tout le monde; car ce que voit tout le monde est la seule réalité. Je me demande comment nous avons pu tous nous laisser prendre à une théorie aussi grossière. Il est vrai que c'était un échelon.» (Lettre du 2 avril 1907).
Autant qu'à l'abstraction, il répugne à la reconstruction littérale et intégrale de ses modèles. En fin de compte ce n'est pas du tout l'épaisseur des objets, ni même le volume des âmes qu'il va tâcher d'exprimer. Il n'en prendra que la plus mince pellicule, et tout de suite il leur fournira une autre chair, comme immatérielle.
L'opération est si particulière et si étrange qu'il faut alléguer le plus de textes possible pour la faire bien comprendre: «Ce pouvoir de ne sentir «des choses que la fleur» était devenu maladif, cette fin d'été douloureux, à force de subtilité. J'ai revu en rentrant ici le portrait idéal de la Beata Beatrix par Rossetti et l'impression idéalement exquise m'a immédiatement, inconsciemment et invinciblement suggéré les bords du Cher, que je n'ai pas vus depuis dix ans, avec leurs déserts de saules et de vase. Comment dire cela? C'est vertigineusement particulier. Cette odeur sauvage et unique et brutalement réelle et le regard idéal de Beatrix c'était, c'est encore tout un pour moi, pour je ne sais quelle fibre de mon cœur.—Arriver à reconstruire ce monde particulier de mon cœur qui ne sera compréhensible que quand il sera complet—où toutes les réalités, à cause du cœur où elles sont passées, seront pures comme des idées.»[21]