Fournier instinctivement se solidarise avec ses perceptions les plus intellectuelles, mais en même temps les plus constructives; il veut conserver comme principal moyen de connaissance—et de création—ce regard de l'enfant qui prélève les plus impondérables éléments du monde et aussitôt les réagence, les combine merveilleusement, jusqu'à pouvoir loger dans le château qu'il en forme tout ce que l'âme petite et pesante, par derrière, et souffre et désire.

Son irréalisme est foncier; il en ferait presque un système déjà; mais non; c'est vraiment sa nature qui s'éveille et se trouve d'emblée tout occupée à l'illusion: «Je trouve que ce qui est difficile, c'est beaucoup plus de se donner partout l'illusion complète de la beauté, ou plus généralement l'illusion[25]

[25] Lettre du 22 janvier 1906. Cf.: «Je n'aurai derrière moi qu'un peu de rêve très doux et très lointain, bien à moi, que je façonnerai comme je voudrai.» Lettre du 13 août 1905.

Il le trouve «difficile», mais au sens de «méritoire» seulement; car au contraire c'est dans ce sens que fonctionne immédiatement, spontanément, couramment son esprit.

L'exposé que nous avait fait notre professeur de philosophie, M. Mélinand, de la théorie idéaliste du monde extérieur, avait profondément frappé Fournier; mais non pas comme une révélation faite à son intelligence, comme une permission plutôt donnée à tout son être d'apercevoir le monde transparent, et modifiable par nos facultés.

Lui qui tout à l'heure marquait tant de respect pour les choses et semblait vouloir prosterner devant elles sa pensée, ou l'y laisser se perdre, c'est dans un mouvement plus sincère encore qu'il s'écrie tout à coup: «Je me jouais du monde avec la moindre de mes pensées[26],» et qu'après l'avoir si religieusement adorée, il parle «d'une certaine âme de ces campagnes… que j'invente tous les jours un peu plus.»[27]

[26] Lettre du 9 décembre 1905.

[27] Lettre du 4 octobre 1905.

On sait l'importance qu'a le mot «changer» chez Rimbaud, et ce clin d'œil, qui a fait fortune, par lequel il communique à tout spectacle un aspect second. Il y a chez Fournier une disposition analogue, non pas tout à fait des sens, mais de l'âme, si j'ose dire. Encore une fois il n'est pas directement poète, sa vision n'est pas assez subversive; elle ne brouille pas assez les choses; il n'entre pas assez de sens-dessus-dessous dans ce qu'il a regardé. Mais il a une façon propre d'ébranler les paysages et les êtres selon une certaine pulsation comme amoureuse de son cœur et de les mettre tranquillement en chemin, par ce seul moteur, sur toutes les pentes du rêve.

Avec Rimbaud (je ne fais pas ici de comparaison de valeur), on a la sensation que toute l'étrangeté du spectacle dépend d'un éclairage venant du dehors, fourni par le regard du poète. Fournier invente une manière de désorientation plus complète, plus sournoise, par la sympathie. Ce n'est pas en vain qu'il insiste, dans un des passages que j'ai cités, sur le rôle du «cœur» dans la transformation des choses en «idées». Ce n'est pas par hasard qu'il débute par cet attendrissement devant toutes choses, à la Charles-Louis-Philippe, qui me donna un peu sur les nerfs. «Ce qui importe, c'est mon émotion,» écrit-il.[28] Parce qu'il y distingue un moyen créateur et presque métaphysique, une source de déplacement des objets et comme l'origine de la procession qui les transfigurera.