Le moment où il méditait ce dénouement était celui où Fournier avait enfin réussi à revoir, mais mariée, mais plus inaccessible que jamais, l'ancienne jeune fille du Cours-la-Reine: «C'était vraiment, m'écrivait-il[57], c'est vraiment le seul être au monde qui eût pu me donner la paix et le repos. Il est probable maintenant que je n'aurai pas la paix dans ce monde.»

[57] Le 4 septembre 1913.

Comment expliquer les additions et les corrections que reçut ensuite, dans le courant de 1914, le scénario de Colombe Blanchet? Un nouveau personnage, celui d'Emilie, la savante, la sœur aînée de Colombe, fit son apparition. Elle devait, dans cette nouvelle version, consoler Jean-Gilles de la fuite de Colombe, car Colombe ne se noyait plus, mais se retirait dans un couvent.

Beaucoup de raisons me font croire que cette transformation de son projet, si elle correspondit à quelque événement de la vie de Fournier, n'exprima point pourtant une évolution réelle et profonde de son âme. Pour se représenter dans son essence véritable l'œuvre qu'il laissa inachevée, il faut y penser, je crois, sous l'aspect où elle lui était d'abord apparue.

Une autre ébauche, mais beaucoup moins poussée, nous reste de cette dernière période de la vie de Fournier: celle d'une pièce intitulée: La Maison dans la Forêt. Un jeune homme, trahi par sa maîtresse, fuit Paris et vient s'installer dans une maison de garde-chasse, en pleine forêt. De son côté, une jeune fille romanesque s'est échappée de son couvent et s'est cloîtrée, avec sa suivante, dans une aile abandonnée du même pavillon. Le jeune homme ignore la présence de la jeune fille, qui ne se décèle peu à peu qu'à d'imperceptibles indices que, moitié par négligence et moitié par coquetterie, elle laisse filtrer. Il la découvre enfin, l'aime et l'épouse.

Thème enfantin, mais sur lequel Fournier certainement eût brodé avec grâce et mystère. «Je voudrais, nous disait-il, donner à peu près l'émotion que j'éprouvais en lisant autrefois l'histoire des petits ours qui, rentrant dans leur cabane, s'écrient: «Quelqu'un a mangé dans ma petite assiette; quelqu'un s'est assis dans ma petite chaise, etc.». L'œuvre reste, malheureusement, sauf une scène, à l'état de simple esquisse.

La dernière année que vécut Fournier est celle, hélas! pendant laquelle je l'ai connu le moins. Quelle force nous arrachait l'un à l'autre? Nous avions vingt-sept ans; nous abordions en même temps à l'âge de l'originalité et de l'isolement. Il eût fallu que l'un de nous acceptât d'être vaincu,—d'être vaincu dans ses goûts, dans ses tendances, dans ses perversités. Ni lui, ni moi n'étions de force, ou plutôt de faiblesse, à subir cette diminution. Nous nous repoussions donc doucement comme deux êtres électriques qui ont besoin chacun de leur intégrité et savent qu'un peu de champ entre eux y est indispensable.

Dure tâche que de s'accomplir! Que de liens il faut briser! Que de contacts il faut rompre! Comme il est seul l'homme en qui bouge le pauvre et impérieux devoir de créer!

Et la mélancolie ici s'accroît de ce que le chemin où j'avais dû laisser mon ami, le conduisait vers une solitude tellement plus grande encore!

IV