Et le 25 mars 1913, ayant appris la mort d'une jeune cousine: «Encore quelqu'un de notre âge, m'écrivait-il, qui est mort et pour qui, chaque jour, il faut dire les prières qu'il a oublié, négligé de dire durant sa vie. Je m'étais imaginé qu'après B., le prochain ce serait moi.»
Sur cette sourde, mais irritante sensation d'être privé d'avenir, Fournier avait évidemment besoin, quand il ne s'en repaissait pas, de pouvoir appliquer un calmant: c'est de quoi lui servit le succès du Grand Meaulnes: c'est pourquoi il chercha à percevoir complètement et jusqu'en ses plus légères manifestations, ce succès.
Pour la première fois la vie, cette vie qu'il avait su si mal caresser, lui apportait quelque chose, lui répondait tendrement et par une promesse. Pour la première fois il avait l'impression d'une certaine victoire sur la destinée; il sentait qu'il s'était enfin imposé, si frêlement que ce fût, au temps, à ce courant aride, par lequel il s'était vu jusque-là vainement traversé, qui jusque-là n'avait rien fait, croyait-il, qu'entraîner et dissiper ses forces.
Oh! ce n'était point de l'ivresse, et il n'en résultait en lui aucun véritable contentement; le monde ne lui apparaissait pas meilleur, ni plus facile à habiter. Mais autour de son âme inexperte et souffrante, cette aube d'immortalité rayonnait doucement, l'aidant à dégager plus utilement ses vertus.
Les projets qui avaient commencé de se faire jour dans l'esprit de Fournier dès avant l'achèvement du Grand Meaulnes, se précisèrent aussitôt et s'épanouirent. Il se mit à travailler à un nouveau roman qui devait s'appeler Colombe Blanchet.
Le sujet en était extrêmement compliqué. Ramené à l'essentiel, c'était l'histoire des amours d'un jeune instituteur, dans une petite ville de province déchirée par les rivalités politiques. Le héros, Jean-Gilles Autissier, s'éprenait d'abord d'une jeune fille, Laurence, qui devenait sa maîtresse, mais trop facilement et sans que se calmât la grande attente où il avait vécu d'un amour intact et parfait. C'est chez Colombe, à qui, malgré l'hostilité du vieux père Blanchet contre les instituteurs, il donnait des leçons, qu'il trouvait enfin l'être idéal dont il avait rêvé. Il finissait par s'enfuir avec elle à bicyclette; ils voyageaient tous les deux pendant trois jours, couchant dans les vignes, comme des enfants perdus. Mais un ennemi les rattrapait, racontait à Colombe la liaison de Jean-Gilles avec Laurence, et ses aventures. Colombe, qui avait cru jusque-là son ami aussi pur qu'elle-même, le quittait brusquement et allait se noyer.
En épigraphe de cette histoire, qu'il est difficile de résumer sans l'endommager, Fournier voulait placer une phrase de l'Imitation, qu'il avait recueillie plusieurs années auparavant et portée longtemps avec amour: «Je cherche un cœur pur et j'en fais le lieu de mon repos.»
Toute son âme tendait ainsi à nouveau à s'exprimer dans cette fiction, pourtant si minutieusement construite et beaucoup plus fournie encore de détails objectifs que ne l'était le Grand Meaulnes,—toute son âme avide d'innocence et de béatitude. Par la fuite de Meaulnes et par la mort d'Yvonne de Galais, par cette grande chasteté glissée au sein même de leur union, elle ne s'était pas encore déchargée de tout son besoin de pureté et de privation; l'enfance la travaillait encore et cherchait encore à lui faire animer hors d'elle des personnages immaculés.
Mais où l'influence de la vie commençait à se trahir chez Fournier, c'était au poids qu'il faisait traîner à son héros. L'amour l'avait instruit et marqué; les expériences charnelles qu'il avait faites, ç'avait pu être dans l'impatience, dans le dégoût; il les sentait pourtant irrémédiables.
Ou du moins il eût fallu pour l'en guérir, le pardon et le baiser de Colombe; il eût fallu ce «cœur pur» et qu'il pût «en faire le lieu de son repos». Hélas!—c'est ici que s'exprimait à nouveau dans toute sa force ce mysticisme latent qui avait inspiré déjà à Fournier son premier essai: sur le Corps de la Femme—il suffit d'avoir une fois cédé à la chair pour ne plus trouver de rémission ni d'asile; la souillure est trop forte; même au feu de Colombe elle ne sera pas effacée. C'est Colombe au contraire, qu'elle oblige, sitôt qu'elle lui est révélée, à se volatiliser.