Péguy délivra Fournier de cette idée de mythe, qui l'avait toujours scandalisé; il lui apprit, il lui permit de croire, que tout ce qu'il imaginait avait lieu, au sens fort de l'expression. Et ainsi se trouva activée, excitée à son comble, cette faculté, chez Fournier, qui lui faisait voir mille petits incidents à décrire, une aventure à raconter à la place du grand «mystère» qui avait si longtemps possédé obscurément son esprit.
Le Grand Meaulnes fut terminé au début de 1913. Fournier le présenta d'abord à l'Opinion où Henri Massis chercha en vain à le faire accepter. Je lui avais d'ailleurs réclamé le premier son manuscrit pour la Nouvelle Revue Française, alors dirigée par Jacques Copeau, et c'est finalement dans les pages de cette revue, exactement dans les numéros de juillet à novembre 1913, que l'œuvre vit pour la première fois le jour. Elle parut en volume au mois d'octobre, chez l'éditeur Emile Paul.
Dans la bataille pour le prix Goncourt, Fournier eut un moment les plus grandes chances. Lucien Descaves et Léon Daudet s'étaient épris de son livre et le poussèrent avec acharnement contre la Maison Blanche de Léon Werth, que soutenait Octave Mirbeau. Onze tours de scrutin n'ayant pas réussi à les départager, les Dix se rabattirent sur un out-sider: Marc Elder.
Malgré cet échec, le Grand Meaulnes fut accueilli par le public et par la presse avec faveur; il trouva même tout de suite des admirateurs passionnés; Fournier reçut de nombreuses lettres pleines de tendresse et d'enthousiasme. Au moment de la guerre, plusieurs éditions de l'ouvrage avaient été vendues.
Voici deux fois, dans ma vie, que j'assiste à ce spectacle, sur le moment incompréhensible, mais rétrospectivement pathétique, d'un écrivain qui cherche à éprouver et à évaluer sa gloire avant de mourir. Qu'on n'aille pas imaginer que l'amour-propre seulement, ou la vanité, étaient en jeu chez Fournier, quand il recueillait si complaisamment tous les éloges qui montaient vers son livre et cet encens délicieux des premiers articles de journaux. Son avidité était à la mesure de son pressentiment. Depuis longtemps déjà il vivait persuadé que ce ne pouvait pas être pour longtemps; et de loin en loin cette conviction, qu'aucune maladie, qu'aucune faiblesse ne justifiaient, affleurait dans ses paroles: «Je suis las et hanté par la crainte de voir finir ma jeunesse, m'écrivait-il déjà le 2 juin 1909. Je ne m'éparpille plus. Je suis devant le monde comme quelqu'un qui va s'en aller.» Et l'année suivante, traçant dans une lettre un premier crayon du grand Meaulnes: «Il est dans le monde, me répétait-il, comme quelqu'un qui va s'en aller.» Revenant à lui-même, il me découvrait une couche plus profonde encore de son désespoir: «Se retrouver jeté dans la vie sans savoir comment s'y tourner ni s'y placer. Avoir chaque soir le sentiment plus net que cela va être tout de suite fini. Ne pouvoir plus rien faire, ni même commencer, parce que cela ne vaut pas la peine, parce qu'on n'aura pas le temps. Après le premier cycle de la vie révolu, s'imaginer qu'elle est finie et ne plus savoir comment vivre… De tout cela, certes, je ne suis pas complètement guéri.»[56]
[56] Lettre du 4 avril 1910.
Au moment d'Agadir, comme nous parlions de la guerre possible: «Je sais, s'écria-t-il tout à coup avec une émotion extraordinaire, qu'elle est inévitable et que je n'en reviendrai pas.»