[54] Le 15 août, fête de la Vierge.

«Et aussi cette impression que quand ces gens-là s'occupent aussi exactement de vous, tout est hermétiquement interdit…

«Mon enfant vous commencez à me déconcerter un peu avec ce regret persistant de ne point être venu à Chartres. J'y suis allé pour vous autant que pour moi, vous le savez. Mais pour vous comme pour moi j'y vais aveuglément. J'ai définitivement renoncé à rien demander de particulier à des gens qui savent mieux que nous.

«Comment vous dire. Je suis beaucoup moins sur le propos de votre vie que vous ne paraissez le penser. Pardonnez-le moi. Je suis un peu buté sur ma propre infortune et j'ai pris une horreur de tout ce qui ressemblerait à de la direction. Mais je suis entièrement sur le propos de votre âme et de votre œuvre.

«Quand je vois les précautions incroyables que j'avais prises pour ne pas en perdre d'autres, que j'ai perdus, j'ai une terreur panique de commettre avec vous une maladresse ou d'exercer un atome de gouvernement.»[55]

[55] Le 22 août 1913.

En réponse à ces témoignages, l'amitié et l'admiration de Fournier pour Péguy grandissent et prennent une allure presque passionnée: il m'écrit le 3 janvier 1913: «De longues conversations avec Péguy sont les grands événements de ces jours passés… Je dis, sachant ce que je dis, qu'il n'y a pas eu sans doute, depuis Dostoïevski, un homme qui soit aussi clairement «Homme de Dieu». Et un peu plus loin: «Cet homme-là sait tout, a pensé à tout; et sa bonté est inépuisable comme sa sévérité.»

Fournier me reprocha de ne pas comprendre Péguy, de ne pas savoir me faire simple, pauvre et croyant à son image. Toute science et toute vertu lui semblaient infuses dans cette âme ferme, têtue et pourtant «abandonnée». Ma résistance, d'ailleurs, je tiens à le dire, n'était conditionnée que par certains besoins intellectuels que Péguy m'aidait insuffisamment à satisfaire; elle ne s'adressait en aucune façon ni à sa personne, ni à son talent.

Si complexe qu'ait été l'influence de Péguy sur Fournier, on en distingue du moins maintenant, j'espère, la direction principale. Au moment où Fournier venait de se décider à saisir son rêve par les ailes pour l'obliger à cette terre et le faire circuler captif parmi nous, Péguy, non seulement par ses écrits, mais par toute son attitude, le fortifiait dans la croyance que «les rêves se promènent», que l'Invisible est le vrai, ou plutôt qu'il n'y a d'Invisible que pour les âmes faibles et méfiantes. Il lui montrait le surnaturel immanent à la vie quotidienne, les saints nous protégeant, nous gouvernant, à leur tour de calendrier, Notre-Dame à la besogne dans nos moindres affaires. Et, en même temps, il l'aidait à se représenter Notre-Dame, et les Saints, tous «ces gens-là» à la ressemblance de nous-mêmes et profondément parents du monde où ils intervenaient, des hommes qu'ils venaient secourir.

Il corroborait ainsi chez Fournier la tendance à humaniser son merveilleux. Meaulnes et Mlle de Galais reçurent certainement de Péguy, par d'insensibles radiations, quelque chose, dans tous leurs mouvements, dans toutes leurs paroles, de plus familier; ils s'engagèrent plus solidement et plus humblement dans la nature, dans l'événement. Sous le climat créé par Péguy, ils achevèrent de naître à la vie concrète et, sans rien perdre de leur dignité d'anges, trouvèrent les gestes précis qui les approchèrent définitivement de nous.