Péguy, si fermé à tout ce qui ne lui ressemble pas, entend Fournier, le comprend, l'aime. C'est un repos pour lui, dans l'incessant combat contre les hommes d'affaires, contre les riches, que cette âme d'enfant près de lui, non pas sans ambition (tous deux en ont de grandes), mais inapte aux compromis, candide, agressive, absolue.

Quand paraît le Miracle de la Fermière, «c'est bien simple, déclare Péguy à Fournier, je vais vous dire une chose que je n'ai pas dite souvent, car j'ai plutôt l'habitude de repousser la copie que de l'appeler. Eh! bien, quand vous aurez sept machins comme votre miracle, apportez-les moi, je les publie… Vous comprenez sept, parce que c'est un chiffre sacré.» Et un moment après, il reprend: «Quand j'ai été là-dedans, mon vieux, vos paysans si beaux!…»[53]

[53] Raconté par Fournier dans une lettre du 11 avril 1911.

Le Portrait, que publie la Nouvelle Revue Française de septembre, lui arrache le billet suivant: «Je viens de lire votre Portrait. Vous irez loin, Fournier. Vous vous rappellerez que c'est moi qui vous l'ai dit. Je suis votre affectueusement dévoué. Péguy.»

Cette confiance, dont il a un si grand besoin, et qui lui est, encore à ce moment, assez avarement marchandée, Fournier la goûte avec délices.

L'année 1912 s'ouvre par trois billets de Péguy. Le premier janvier: «Fournier, je vous souhaite une bonne année.» Puis le mercredi 3: «Aujourd'hui sainte Geneviève, patronne de Paris; samedi jour des Rois, cinq centième anniversaire de la naissance de Jeanne d'Arc. Je vous embrasse. Péguy.» Enfin, sous la même date, et par conséquent sous la même invocation: «Fournier, appelez-moi Péguy tout court, quand vous m'écrirez, je vous assure que je l'ai bien mérité.»

Quand Péguy commence à écrire des vers, il les montre à Fournier, les soumet avec humilité à son jugement dont il n'est pas sans deviner la précieuse finesse. Et Fournier sans doute se pose en critique, car Péguy lui envoie successivement plusieurs états du même poème, accompagnant le dernier de ces mots: «Etre exigeant, voici un troisième état. Vous y verrez que je suis docile.»

Pour une grâce obtenue, Péguy va par deux fois à pied, en pèlerinage à Notre-Dame de Chartres. Fournier manifeste quelque regret de ne pas l'avoir suivi. Et voici la lettre profondément touchante qu'il reçoit:

«Mon petit, oui, il faut être plus que patient, il faut être abandonné.

«Comment ne pas voir que l'affaire du Figaro s'est faite le 15[54] et certainement le jour où je n'y pensais absolument pas.