Et sans doute aussi était-il séduit par une atmosphère, à coup sûr bien différente de celle de Marie-Claire et de celle qu'il s'appliquait lui-même à créer, mais pareillement limpide, pareillement exempte de lourdeur et de miasmes.
La poésie de l'action, c'est encore ce que Fournier distinguait et aimait chez Stevenson. Tous ces héros en mouvement, en aventure, et qu'entraînaient le seul goût du risque, le seul refus, tacite d'ailleurs et sans emphase, des conditions normales de la vie, plaisaient à son secret et discret romantisme, et venaient nourrir en lui la veine d'où allait sortir le personnage de Franz de Galais.
Mais Stevenson ne fut pas le seul encouragement que trouva Fournier à composer un roman d'aventures, une machine où son rêve apparût capté,—et nécessaire. Si bizarre que puisse paraître cette convergence, Péguy l'avait engagé, depuis quelque temps déjà, dans la même voie.
Il y aurait toute une étude, presque un roman, à écrire sur les relations de Fournier avec Péguy. Ils firent connaissance au printemps de 1910. Fournier avait lu avec enthousiasme Notre Jeunesse et avait rédigé pour Paris-Journal, où il venait d'ouvrir un courrier littéraire, un petit portrait de Péguy. Puis: «Je viens de lire le Mystère de la Charité de Jeanne d'Arc, m'écrivait-il en août. C'est décidément admirable. Je ne crains pas de le dire… J'aime cet effort, surtout dans le commentaire de la Passion, pour faire prendre terre, pour qu'on voie par terre, pour qu'on touche par terre, l'aventure mystique. Cet effort qui implique un si grand amour. Il veut qu'on se pénètre de ce qu'il dit jusqu'à voir et à toucher.»[52]
[52] Lettre du 28 août 1910.
Ainsi tout de suite c'est son application à incarner le mystère, c'est son immense matérialisme spirituel que Fournier admire chez Péguy. Il le compare très curieusement, dans cette première lettre, à Rabelais: «Cet homme est un Rabelais des idées,» note-t-il.
Dès le mois d'octobre 1910, il se lie plus intimement avec lui. Pour la première fois peut-être parmi les écrivains contemporains, il reconnaît un ami. Comme Fournier, Péguy est du Centre, comme Fournier, il sort tout fraîchement du peuple. Ce sont de grandes affinités.
Commencent de longues promenades à travers Paris, Péguy tout à ses affaires, mais en faisant découler d'intarissables considérations générales sur la vie, la sainteté, l'honneur, la mort. Je sens Fournier séduit par tant d'intégrité farouche, par ce génie paysan, naïf, soupçonneux, enfantin, retors et, comme le sien, malgré tant de précision dans l'esprit, incurablement absent au monde.
Ils marchent l'un à côté de l'autre sur le boulevard Saint-Germain, et tous les dieux français les accompagnent, évoqués, captivés par leurs propos. Jeanne d'Arc renait entre eux, pour eux, familière et protectrice. Et Joinville, et saint Louis, et tous les purs. Une assemblée vraiment divine et fraternelle.