Il faut noter ici la grande impression que les commencements de l'aviation et les premiers vols au-dessus de Paris produisirent sur son esprit: «Samedi dernier, à 7 heures et demie, une clameur terrible—faite d'acclamations—est montée de la rue tandis que je terminais mon courrier à Paris-Journal. Un instant, avec Le Cardonnel nous avons—comment dire—«supporté» cela sans vouloir y prendre garde. Puis nous sommes allés à la fenêtre. Un monoplan, en plein ciel, au-dessus de nous passait. Pour la seconde fois j'ai regardé cela, au-dessus de Paris, avec une émotion sans mots.»[49]

[49] Lettre du 11 août 1910.

Et ce n'était pas l'émotion, simplement, de voir un homme voler; il percevait, entre l'engin savant et diaphane qui traversait le ciel et le livre qu'il s'appliquait à construire, une ressemblance secrète. «Dans un cas, m'expliquait-il, le prodige, la révélation d'un monde nouveau se produit grâce à une combinaison de toiles tendues et de cordes; dans l'autre, grâce à une «disposition» d'esprit, à une combinaison de sentiments divers, à un choc moral.—De plus en plus mon livre est un roman d'aventures et de découvertes.»[50]

[50] Ibidem.

Avec la minutie d'un ingénieur, Fournier se mit, vers cette époque, à façonner et à monter les pièces de l'appareil avec lequel il voulait enlever son lecteur et le transporter dans le domaine mystérieux. Il tendit des toiles, installa des commandes; les chapitres se répondirent, s'enchevêtrèrent; un long fuselage de menues circonstances étroitement charpentées s'échafauda, dans lequel le lecteur ne devait plus avoir qu'à s'asseoir, en simple passager.

Pour égarer Meaulnes valablement et le conduire sans à-coups jusqu'à l'allée de sapins des Sablonnières, d'innombrables idées vinrent à l'esprit de Fournier, entre lesquelles il choisissait avec lenteur, avec complaisance et avec un infaillible discernement. Il nous fit participer, sa sœur et moi, à cette progressive élaboration d'un mystère, que nous sentions devant nous en même temps s'épaissir que se justifier.

Il n'était jamais satisfait sur les questions de vraisemblance. Cet ami du songe ne cherchait plus maintenant qu'à le rendre le plus naturel possible en en établissant toutes les causes et conditions. Car, disait-il, «je n'aime la merveille que lorsqu'elle est étroitement insérée dans la réalité. Non pas quand elle la bouleverse ou la dépasse.»[51]

[51] A propos de Wells: lettre du 1er septembre 1911.

Dans ce nouvel effort il fut aidé surtout par Stevenson. Jacques Copeau nous avait révélé l'Ile au Trésor. J'avais lu avec enchantement ce gracieux chef-d'œuvre, mais Fournier avec émotion et reconnaissance: il y trouvait, comme dans Marie-Claire, un secours et une incitation.

Il absorba en quelques mois l'œuvre tout entier du délicieux anglais. Enlevé, Catriona, le Reflux et aussi les Nouvelles Nuits arabes le ravirent. Il s'imprégnait de l'art insaisissable avec lequel Stevenson dispose les événements pour notre meilleure surprise, sans jamais devenir rocambolesque; il lui empruntait des plans subtils pour l'aménagement de son propre alérion.