Le Miracle des Trois Dames de Village, au moment où la Grande Revue le publia (août 1910), apporta à Fournier une déception: «Mes dames de village sont parues hier, m'écrivait-il.[48] On n'a pas gardé les italiques qui enveloppaient plus doucement le texte et lui gardaient un air de poème. Ecrit ainsi en romaine, il a l'air d'un mauvais conte et je ne le relis pas sans agacement. Moralité: Ecrire des contes qui ne soient pas des poèmes.»
[48] Lettre du 11 août 1910.
Et en effet le Miracle de la Fermière, qu'il composa tôt ensuite, est un conte bien caractérisé, mais où justement se marque très nettement l'influence de Marie-Claire. On y déchiffre à vue d'œil ce que Marguerite Audoux lui avait entre temps enseigné, ou plutôt ce qu'elle lui avait révélé de ses propres aptitudes, à l'exercice de quels dons elle l'avait encouragé.
Comparés à ceux des Dames de Village, les paysages du nouveau «miracle» se sont faits à la fois plus humains et plus insaisissables; ils débordent à peine l'action; ils en naissent plutôt et n'en forment, à la façon de la douce traînée des bolides, que le sillage: «Ce fut une belle promenade en voiture, par les chemins de traverse. Nous nous enfoncions, par instants, sous les branches des haies, et les roues grinçaient dans le sable fin des ornières. Françoise disait qu'il lui semblait, dans les allées d'un immense jardin, voyager sous les arbres.»
On retrouve aussi cette façon discrète, pure et solennelle de faire parler les paysans, que Marguerite Audoux avait inventée,—et plus généralement le même sens que chez elle de la grandeur des mœurs paysannes.
Aussi ce choix exquis des détails qui permet de peindre sans adjectifs et de donner au lecteur des sensations comme immatérielles: «C'était Beaulande. Nous l'entendîmes, au bout du sillon, gourmander lentement son attelage et arrêter, derrière la haie, la charrue, qui fit un bruit de chaînes.»
Enfin les quelques rares effusions de l'auteur dans son récit sont pareillement amenées, et gardent la même retenue, ici et dans Marie-Claire: «Je connaissais ce grand chant du labour, dont on ne peut jamais dire s'il est plein de désespoir ou de joie, ce chant qui est comme la conversation sans fin de l'homme avec ses bêtes, l'hiver, dans la solitude. Mais jamais l'homme qui chantait, de cette voix lente et traînante comme le pas des bœufs, ne m'avait paru si désespéré d'être seul.»
Il y a pourtant, dans le Miracle de la Fermière, quelque chose de plus formé, de plus serré que dans Marie-Claire. Marguerite Audoux s'était contentée de juxtaposer ses souvenirs, d'émouvoir doucement, à petits coups, la cloche voilée de sa mémoire. Fournier, lui, cerne déjà un événement, le circonscrit, le cultive, lui fait produire tous les «effets» dont il est susceptible. Son récit est construit; il crée une attente, une inquiétude, une surprise; il se dénoue.
En d'autres termes (il faut se souvenir qu'il fut écrit parallèlement au début du Grand Meaulnes), c'est déjà le récit d'une aventure; c'est un roman d'aventures en raccourci.
Et en effet l'évolution de Fournier se poursuit bien au delà de Marguerite Audoux; il a reçu d'elle une impulsion au passage, mais il la transforme, l'utilise pour des buts nouveaux; maintenant qu'il s'est décidé à produire sous les yeux du lecteur une «action» proprement dite, il cherche à l'agencer avec toute la perfection mécanique possible.