Ecrire une histoire, combiner ce piège où la curiosité se prend; faire agir sur le lecteur cet infaillible instrument d'intérêt qu'est l'événement; au lieu d'allusions, de tentatives directes sur sa sensibilité, l'impliquer dans une suite organisée de péripéties, aussi naturelles que possible: tel est le programme que Fournier tout à coup se propose et à la réalisation duquel il sent que toutes ses forces vont enfin pouvoir harmonieusement s'employer.

Car si éloigné semble-t-il, à première vue, de celui qu'il avait d'abord envisagé, si modeste puisse-t-il paraître à côté de sa première ambition poétique, l'étonnant, et ce qui va l'émerveiller lui-même, c'est que, dans les premiers morceaux qu'il écrit en s'y conformant, «il y a tout quand même, tout moi et non pas seulement une de mes idées, abstraite et quintessenciée».[46]

[46] Lettre du 13 sept. 1910.

En somme nous voyons ici Meaulnes et Seurel, et l'école de Ste Agathe surgir du domaine des Sablonnières, s'en détacher à notre rencontre et venir nous prendre par la main pour nous y conduire plus sûrement. Je ne pense pas qu'on ait jamais assisté dans l'histoire des lettres à une pareille génération du concret par l'abstrait, du réel par l'imaginaire, d'êtres vus par des êtres rêvés,—ni à la fécondation en retour du plan originel par le plan engendré. Car c'est à partir du moment où il s'en écarte et où il nous en écarte, que le rêve de Fournier se met enfin à vivre. Il suffit qu'il nous repousse loin de lui pour que naisse la force qui nous attirera vers lui. Il suffit qu'il ne veuille plus de nous que comme de spectateurs relégués derrière une rampe, pour que tout ce qui se passait en lui et laissait notre attention languissante, prenne un mystère et un attrait imprévus: il n'exprimera plus rien de ce qu'il porte et de ce qui l'agite, mais les chemins qu'il bâtit de nous à lui nous appelleront invinciblement et, nous amenant au bord de son âme, nous contraindront à jamais à la deviner de tout notre amour.


A cette transformation de son premier dessein Fournier fut assurément poussé par une nécessité intérieure, mais par certaines influences aussi, qu'il faut noter: les principales furent celles de Marguerite Audoux, de Stevenson, et, dans une certaine mesure, de Péguy.

Marie-Claire avait déchaîné en lui un enthousiasme que l'exquise qualité du livre ne pouvait suffire à expliquer: il y voyait sans aucun doute briller de ces trésors que les créateurs seuls distinguent, parce qu'ils sont à moitié virtuels et n'existeront tout à fait qu'une fois repris par eux et exploités.

Fournier a essayé de dire lui-même quelle sorte de nouveauté et d'enseignement il apercevait dans Marie-Claire: «Tel est l'art de Marguerite Audoux: l'âme, dans son livre, est un personnage toujours présent, mais qui demande le silence. Ce n'est plus l'Ame de la poésie symboliste, princesse mystérieuse, savante et métaphysicienne. Mais, simplement, voici sur la route deux paysans qui parlent en marchant: leurs gestes sont rares et jamais ils ne disent un mot de trop; parfois, au contraire, la parole que l'on attendait n'est pas dite et c'est à la faveur de ce silence imprévu, plein d'émotion, que l'âme parle et se révèle.»[47]

[47] Note sur Marie-Claire dans la Nouvelle Revue Française du 1er novembre 1910, page 617.

En d'autres termes, Fournier admirait la façon dont Marguerite Audoux avait su insérer ses émotions dans un simple récit; le renoncement au lyrisme pur, qu'il venait de consommer pour sa part, il le voyait ici produire tous les merveilleux effets qu'il en espérait: le silence lui-même, pourvu qu'il fût bien ménagé, et succédât à quelque geste bien noté, pouvait parler, pouvait chanter même. Il n'y avait donc, à se taire, ou plutôt à s'effacer derrière une histoire, que des avantages. L'Ame «métaphysicienne», inspiratrice du Symbolisme, devait céder la place à l'âme ignorante et sans voix, celle qui se raconte par les faits.