Le poème en prose, tel que le Symbolisme nous l'avait enseigné, était devenu, par la simple faute des années, un instrument entre nos mains complètement inefficace et ne pouvait plus nous permettre aucune prise sur la sensibilité d'autrui. Il avait quelque chose de trop tacite; de tous les éléments qu'il ordonnait à son auteur de sous-entendre sous peine de grossièreté, il ne se pouvait pas qu'à la fin l'émotion du lecteur ne se trouvât pas diminuée; il dispensait de trop de choses pour qu'en le lisant on ne se sentît pas dispensé aussi d'en être touché.
Et du même coup une lumière éclatante jaillissait, qui nous montrait le chemin. Fournier l'aperçut le premier et la suivit: il fallait rompre avec le Symbolisme et avec tout l'arsenal trop «mental» qu'il proposait; il fallait sortir de l'esprit et du cœur, saisir les choses, les faits, les amener entre le lecteur et l'émotion à laquelle on voulait le conduire: «Ce qu'il y a de plus ancien, de presque oublié, d'inconnu à nous-mêmes,—c'est de cela que j'avais voulu faire mon livre et c'était fou. C'était la folie du Symbolisme. Aujourd'hui cela tient dans mon livre la même place que dans ma vie: c'est une émotion défaillante, à un tournant de route, à un bout de paragraphe…»[42]
[42] Lettre du 28 sept. 1910.
Fournier découvrait cette fois son aptitude et sa force véritables: il se comprenait romancier. Il échappait d'un seul coup à la rêverie, à cette vague intimité avec lui-même où il s'était si longtemps complu et dans laquelle son manque de lucidité intérieure lui interdisait de faire des progrès. Il replaçait la vie avec tous ses accidents devant ce songe qu'il avait vainement essayé de modeler directement et il ne comptait plus que sur des faits, que sur des gestes scrupuleusement décrits pour faire entrevoir celui-ci à son lecteur, «à un tournant de route, à un bout de paragraphe».
«Je travaille, m'écrivait-il.[43] J'ai parfois de grands désespoirs. Je renonce à beaucoup d'impossibilités. Je travaille simultanément à la partie imaginaire, fantastique de mon livre et à la partie simplement humaine. L'une me donne des forces pour l'autre. Mais sans doute faudra-t-il que je renonce à la première: La seconde va tellement mieux et il faut que le Jour des noces (titre qui avait succédé dans son esprit au Pays sans nom) soit avant peu terminé.»[44]
[43] Lettre du 24 août 1910.
[44] Lettre du 24 août 1910.
Et peu de temps après:[45]
[45] Lettre du 13 sept. 1910.
«Je travaille terriblement à mon livre… Pendant quinze jours je me suis efforcé de construire artificiellement ce livre comme j'avais commencé. Cela ne donnait pas grand'chose. A la fin j'ai tout plaqué et… j'ai trouvé mon chemin de Damas un beau soir.—Je me suis mis à écrire simplement, directement, comme une de mes lettres, par petits paragraphes serrés et voluptueux, une histoire simple qui pourrait être la mienne… Depuis, ça marche tout seul.»